Politique

11-Juil-2017 Par

Les Journées de juillet 1917

Suite à la crise d’avril la tension politique avait baissé un peu, mais la ligne de démarcation entre les bolcheviks et les groupes proches d’eux d’un côté et de l’autre les partis majoritaires au Soviet, qui soutenaient et participaient au Gouvernement provisoire, était maintenant clairement tracée.

Les Journées de juillet 1917

Suite à la crise d’avril la tension politique avait baissé un peu, mais la ligne de démarcation entre les bolcheviks et les groupes proches d’eux d’un côté et de l’autre les partis majoritaires au Soviet, qui soutenaient et participaient au Gouvernement provisoire, était maintenant clairement tracée. Le mois de juin a vu une série de bouleversements, culminant début juillet dans un mouvement insurrectionnel visant à transférer le pouvoir aux Soviets. Puisque les soldats de la garnison de Petrograd ont joué un rôle de premier plan dans cette phase de la révolution, commençons par là.

Au printemps 1917 la garnison de Petrograd et ses alentours comptait, d’après l’historien américain Alexandre Rabinowitch, entre 215,000 et 300,000 hommes. C’était donc une force considérable. En 1905 la garnison de Petrograd était restée loyale à la monarchie, ce qui a permis au régime tsariste de survivre. En février 1917 le fait qu’un bonne partie des troupes avait basculé du côté de la révolution, alors que d’autres restaient neutres, a sonné la fin de la dynastie des Romanov. Il était donc clair que cette concentration de troupes dans et autour de la capitale allait d’une manière ou d’une autre jouer un rôle important pour le cours futur de la révolution. Par conséquent tous les partis, même les partis bourgeois, ont créée des organisations militaires afin d’intervenir parmi les soldats. Les bolcheviks accordaient une importance particulière à ce travail: ils cherchaient à établir des cellules non seulement dans chaque régiment mais même aux niveaux des bataillons et compagnies. D’abord, dans la perspective de la lutte pour le pouvoir, il fallait gagner cette force au bolchevisme. Ensuite, puisque la grande masse des soldats était d’origine paysanne, c’était un moyen, pour un parti implanté essentiellement dans la classe ouvrière, de tisser des liens avec la paysannerie. Et le terrain était fertile. Les soldats manquaient d’enthousiasme pour devenir de la chair au canon et la propagande antiguerre des bolcheviks était plutôt bien reçue.

L’Organisation militaire

L’Organisation militaire bolchevique a été créée le 31 mars. Entre le 15 avril et le 5 juillet elle publiait six jours par semaine le journal Soldatskaïa Pravda, avec un tirage de 50,000, à moitié diffusé à Petrograd, à moitié envoyé au front. Au moment de la première conférence nationale de l’Organisation militaire en juin elle comptait 26,000 membres du parti dans l’armée de terre et la marine. La quasi-totalité d’entre eux avait adhéré depuis la révolution de février.


Cette percée importante parmi les soldats comportait pourtant quelques problèmes. Ces jeunes soldats d’origine paysanne étaient venus vers le bolchevisme attirés par les mots d’ordre: Tout le pouvoir aux soviets, la terre aux paysans, la fin de la guerre. Ils voulaient les réaliser tout de suite, alors que le parti considérait «Tout le pouvoir aux soviets» comme une ligne de marche stratégique qui ne deviendra une perspective immédiate qu’au moment où elle était clairement soutenu par la majorité dans les soviets. L’impatience naturelle des soldats (qui était partagée aussi par beaucoup des nouveaux adhérents ouvriers) était renforcée par les tentatives du gouvernement de restaurer la discipline militaire, transférer des troupes au front, dans la perspective de la première offensive militaire depuis la révolution de février, offensive qui aura lieu en juin. Il faut ajouter à cela le rôle des dirigeants de l’Organisation militaire, dont la plupart se trouvait bien sur la gauche et même l’extrême gauche du parti; c’était notamment le cas de ses deux principaux dirigeants, Vladimir Nevsky et Nicolas Podvoisky. Le Parti bolchevik en 1917 était beaucoup moins discipliné que l’a présenté l’historiographie soviétique pendant de décennies. Non seulement il y a eu des vifs débats, mais des militants et dirigeants cherchaient souvent à tirer la ligne du parti dans leur sens. Vers la gauche comme Nevsky ou Podvoisky, ou vers la droite comme Kamenev et d’autres.

Cette combinaison de l’impatience des jeunes soldats et ouvriers, la pression du gouvernement contre les droits acquis en février et la volonté d’en découdre des dirigeants de l’Organisation miltaire créait un cocktail explosif qui allait détoner début juillet. Et les nouveaux adhérents joueraient un rôle important dans ce cocktail. Le parti à Petrograd est passé de 2,000 en février à 16,000 en avril et 32,000 en juin. Pendant cette période 2,000 soldats de la garnison ont adhéré et 4,000 participaient au Club Pravda, une structure sympathisante.
Vers une manifestation armée?

L’idée d’une manifestation – armée – des soldats étaient discutée à la mi-mai par l’Organisation militaire, qui a soumis une proposition en ce sens au Comité central du parti. La proposition n’était pas retenue. Mais elle correspondait manifestement aux sentiments d’une grande partie de la garnison. Si le parti ne décidait pas d’organiser une telle manifestation, il était probable que certains régiments le fassent quand même. Il y avait aussi pendant cette période l’influence de l’organisation des anarcho-communistes, qui ne se souciaient pas d’un travail patient pour convaincre la majorité et qui combinait des actions avec de mots d’ordre simpliste du genre «à bas le gouvernement et le capital». L’idée d’une manifestation que les bolcheviks allaient diriger commençait à sembler raisonnable: une démonstration de force et un moyen de renforcer davantage l’influence du parti dans les casernes. D’intenses débats ont eu lieu dans les premiers jours de juin. La droite du parti bolchevique, les modérés si on veut, était opposée à la manifestation, craignant que cela puisse provoquer une épreuve de forces avec la majorité du soviet avant que les bolcheviks soient assez forts. D’un certain point de vue ils n’avaient pas tort. Mais la vue de la majorité et de Lénine était que l’état d’esprit dans les casernes nécessitait d’organiser une action. En fait, dans le débat il y avait en réalité trois positions. La droite, qui ne voulait pas de manifestation; Lénine et d’autres, qui voulaient une manifestation comme démonstration de force; et un certain nombre de responsables dans l’Organisation militaire et dans les usines qui pensaient ou espéraient que la manifestation pourraient aller plus loin, au sens de devenir une insurrection.

Finalement la manifestation était fixée pour le 10 juin. Le tract d’appel des bolcheviks portait les mots d’ordre: «A bas le Douma [Parlement] tsariste», «A bas les dix ministres capitalistes», «Tout le pouvoir aux Soviets de députés ouvriers, soldats et paysans» «Réviser la déclaration des droits des soldats», «Retirer les ordres contre les soldats et marins»; «II est temps de terminer la guerre». Une combinaison de revendications spécifiques concernant les soldats et de mots d’ordre politiques plus généraux.

Pendant ce temps le premier Congrès des soviets de toute la Russie se réunissait, dominé par le bloc menchevik-socialiste révolutionnaire (SR) qui soutenait le Gouvernement provisoire et y participait; les bolcheviks constituaient une minorité au congrès. Dans la soirée du 9 juin le congrès a adopté un appel aux ouvriers et soldats, leur demandant de ne pas manifester le lendemain. La fraction bolchevique et les Mezhrayontsi (le groupe de Trotsky, qui allait bientôt intégrer le Parti bolchevique) se sont abstenus. Plus tard dans la soirée la direction bolchevique décidait de ne pas aller contre l’appel des soviets. A trois heures du matin, à l’imprimerie de la Pravda, on substituait à l’appel à manifester un appel à ne pas manifester…. Pendant la nuit les délégués des partis majoritaires aux soviets faisaient le tour des usines et casernes. Un correspondant des Izvestia en a donné la description suivante : «Le Congrès n’avait aucune autorité dans bon nombre des usines et ateliers et dans plusieurs régiments (…) Les membres était fréquemment reçus d’une manière qui était loin d’être amicale, parfois avec hostilité et assez souvent ils étaient renvoyés couverts d’insultes». Plusieurs usines et régiments ont adopté des résolutions précisant qu’ils suivaient les consignes du Parti bolchevique et pas celles du Congrès ou du Gouvernement provisoire. Dans certains endroits, notamment à la base navale de Kronstadt, la direction bolchevique en a pris pour son grade pour avoir annulé l’appel à manifester.

L’appel à la manifestation armée du 10 juin, l’opposition du Congrès des Soviets et l’annulation de la manifestation par les bolcheviks ont eu des répercussions des deux côtés. Du côté de la majorité du congrès il y a eu un débat d’une rare violence. Une partie, représentée notamment par le dirigeant menchevik Tsereteli, voulait remplacer le débat avec les bolcheviks par la répression de leurs activités. Une autre partie, avec en tête un autre dirigeant menchevik, Dan, s’y opposait avec force, en argumentant que s’attaquer aux bolcheviks, c’était s’attaquer aux masses qui les suivaient. Il proposait de continuer le combat politique mais d’interdire les manifestations armées. Cette position était majoritaire, de justesse. Du côté bolchevique, Lénine et le CC ont été vivement critiques par le Comité du parti de Petrograd pour avoir annulé la manifestation du 10 juin. Lénine a été plutôt conciliant: et il a souligné que les propos de Tsereteli le faisaient passer carrément dans le camp de la contre-révolution.

Une manifestation bolchevique

Par la suite, le Congrès des soviets a décidé d’appeler à sa propre manifestation le 18 juin, afin de mobiliser sur ses propres mots d’ordre. Les bolcheviks ont sauté sur l’occasion et ont commencé à mobiliser très sérieusement. De leur côté les anarcho-communistes ont aussi mobilisés, cherchant à tirer le maximum de bénéfices du recul des bolcheviks le 10 juin. Les bolcheviks ont donc parallèlement consacré beaucoup d’énergie à combattre les anarchistes.

Le 17 juin le général Polovtsev, commandant en chef de la région militaire de Petrograd, faisait son rapport à Alexandre Kerenski, Ministre de la Guerre. Il constatait «un mécontentement croissant à l’égard du Gouvernement provisoire et une montée du soutien au mot d’ordre ‘Tout le pouvoir aux soviets d’ouvriers et soldats’. Dans cette situation, malgré toutes les mesures qui sont prises, il n’est pas certain que la manifestation grandiose qui se prépare ne prenne pas une forme indésirable ». Le général était bien renseigné.

Le 18 juin les dirigeants de la majorité au Congrès ont pris la tête de la manifestation: à un moment ils l’ont quitté pour s’installer sur une tribune et regarder les cortèges passer. La manifestation était énorme, environ 400,000 personnes. Et elle était, de manière écrasante, spectaculaire, bolchevique. Usine après usine, régiment après régiment, les manifestants défilaient avec sur leurs banderoles les mots d’ordre bolcheviques, ceux de la manifestation avortée du 10 juin, qui se trouvaient d’ailleurs à la une de la Pravda du 18 juin. Les marins de Kronstadt avait envoyé un cortège et parmi les manifestants défilaient les membres du comité central bolchevique et les délégués à la conférence panrusse de l‘Organisation militaire. C’était une démonstration de force, non pas pour la majorité du Soviet comme prévu, mais pour les bolcheviks. A ce moment-là ceux-ci était déjà sans doute, à Petrograd, majoritaire parmi le ouvriers et les soldats ; de la garnison.
Les anarcho-communistes avaient aussi défilé en force, les seuls à porter des armes. Après la manifestation ils sont rentrés au quartier ouvrier Vyborg quartier où ils ont pris une initiative qui allait avoir des répercussions. Le 9 juin, le gouvernement avait fait arrêter Khaustov, rédacteur-en-chef d’un journal bolchevique qui circulait parmi les troupes au front. Les anarcho-communistes ont libéré Khaustov et d’autres détenus politiques. Le lendemain des forces loyales au gouvernement ont pris d’assaut le siège des anarcho-communistes, tuant l’un de leurs dirigeants. Malgré le caractère pacifique de la manifestation du 18, les tensions restaient vives parmi les ouvriers et les soldats et l’épisode de l’attaque contre les anarchistes les a ravivées.

Le même jour, le gouvernement a lancé l’offensive militaire. En face d’une armée autrichienne faible et démoralisée les progrès étaient rapides. Mais il était évident aux généraux que les troupes russes n’étaient pas vraiment prêtes à combattre. Ils seraient bientôt confrontés à une contre-offensive allemande, mais avant cela des évènements décisifs allaient se dérouler à Petrograd.
L’Organisation militaire a tenu sa première conférence panrusse du 16 au 23 juin. Lénine est venu s’adresser aux délégués le 2O; ses propos étaient clairs et sans ambiguïté: «Nous devons être particulièrement clairs et prudents, afin de ne pas être entrainé dans une provocation (…) un seul mauvais pas de notre part peut tout détruire. Si nous étions capable maintenant de s’emparer du pouvoir, il est naïf à penser que s’en étant emparé nous serions capables de le garder». Il a poursuivi en expliquant une fois de plus la nécessité d’avoir le soutien de la majorité avant que les soviets puissent prendre le pouvoir. Et que les contre-révolutionnaires voulaient caser ce processus en cherchant à provoquer les bolcheviks vers des actions prématurées. Il a conclu: «Il ne faut pas anticiper sur les événements. Le temps est de notre côté».

Les propos étaient clairs et sans ambiguïté. La situation à Petrograd l’était moins. Au niveau panrusse la tâche était bien de gagner patiemment l’adhésion de la masse des ouvriers et soldats. A Petrograd, cette adhésion était déjà en train d’être réalisée.

La situation à Petrograd

Petrograd, justement, avait toujours été à l’avant-garde de la révolution. La révolution de février avait commencé à Petrograd, suivie par le reste du pays. Les bolcheviks étaient plus forts à Petrograd qu’ailleurs, comme l’a montré la manifestation du 18 juin. Logiquement, ils étaient en train de devenir majoritaire dans la section ouvrière du Soviet de Petrograd. Mais la situation était beaucoup moins avancée dans d’autres villes, notamment Moscou. Ce décalage avec le reste du pays était le premier aspect de la situation à Petrograd. Le deuxième était le poids exercé par la présence dans la ville des casernes de la garnison de Petrograd. Parmi ceux-ci, les bolcheviks avaient à ce moment-là un soutien majoritaire. Mais là aussi il y avait un décalage entre Petrograd at ailleurs, même avec les troupes aux alentours de la ville. Et les soldats avaient une spécificité. A la différence des ouvriers, s’ils ne résistaient pas aux tentatives se restaurer la discipline militaire ils risquaient d’être envoyé au front et d’y laisser leur peau. Nous avions donc une situation où Petrograd état en avance par rapport au reste du pays, où les soldats pesait plus qu’ailleurs et ou la jeunesse et l’inexpérience des nouveaux adhérents ouvriers et soldats les poussait à l’action.

Cette situation compliquée et de plus ne plus explosive trouvera son reflet dans les instances du parti bolchevique, en particulier le Comité de Petrograd et l’Organisation militaire de la ville. Les débats n’étaient pas faciles. Face à la majorité du CC un nombre croissant de cadres prônait plus ou moins ouvertement une ligne insurrectionnelle. Et entre les deux, un nombre important ne rejetait pas la ligne majoritaire du CC mais qui était susceptible à l’ambiance qui régnait parmi les ouvriers et soldats. Dans une réunion du comité de Petrograd, le 20 juin, une résolution a été adopté, par 19 voix contre 2, préconisant un appel aux ouvriers de ne pas participer aux actions isolées. C’était la ligne du CC. Mais un amendement adopté par 12 contre 9 avait un autre son de cloche: «s’il devait se trouver impossible de retenir les masses, le parti devrait prendre le mouvement en main et l’utiliser pour faire pression sur le Soviet [de Petrograd] et le Congrès de Soviets». Cet amendement, qui ne soutenait pas une ligne insurrectionnelle, était pris comme un encouragement par ceux qui défendaient une telle ligne.

«Le moment actuel»

Le 22 juin une réunion informelle (et non-décisoire) a lieu entre le CC, le Comité de Petrograd et l’Organisation militaire: à l’ordre du jour, un seul sujet : «le moment actuel». La réunion montrait la distance entre l’appréciation des rapports de forces du CC et celle des cadres sur le terrain. Ainsi Semashko, dirigeant politique du Premier régiment de mitrailleurs (15,000 hommes…) assurait la réunion que «presque toute la garnison est avec nous». Ce n’était pas faux.

Dans la dernière semaine de juillet les orientations politiques de la Pravda et de Soldatskaïa Pravda divergeront. Le journal de l’organisation militaire ne publiait plus des articles sur la ligne du CC. A la veille des journées de juillet à la une de Soldatskaïa Pravda on pouvait lire. «Tout le pouvoir doit passer entre les mains des ouvriers, soldats et paysans. Ecartons du pouvoir la bourgeoisie et tous se sympathisants». Au cinquième anniversaire de la révolution, en 1922, Vladimir Nevsky écrivait franchement. Il expliquait que le 22 juin l’Organisation militaire a fait un état des lieux et a conclu: «L’organisation se renforçait constamment mais en même temps nous pouvions voir que ce serait impossible de restreindre les soldats de l’action révolutionnaire. Et nous avons pris la responsabilité d’élaborer un plan pour un mouvement armé. Que ce soit, nous avions décidé, le première tentative d’un soulèvement».

Dans les derniers jours de juin les pressions pour des transferts vers les fronts se multipliaient. L’offensive commencé le 18 juin était soutenue non seulement par le Gouvernement provisoire mais par les partis majoritaires dans les soviets et donc par le Soviet de Petrograd et le Congrès des soviets. Seuls les bolcheviks s’y opposaient. A partir du 1er juillet les discussions commençaient dans le Premier régiment de mitrailleurs sur l’organisation d’une manifestation armée. L’Organisation militaire bolchevique avait vent de ces discussions très tôt. Nevsky était au courant dès le début. Le 2 juillet, l’Organisation militaire a demandé des directives du CC. La réponse était qu’ils ne devraient pas participer au mouvement et tout faire pour empêcher son développement. Ce qui allait à l’encontre de l’appréciation de la situation par les cadres militaires et même contre la volonté d’une grande partie d’entre eux.

Ces cadres ont appliqué la décision du CC d’une façon assez originale. Ils faisaient des discours qui suivaient formellement les directives du CC mais qui en fait encourageaient le mouvement. Nevsky, écrivant en 1932, le décrit de la manière suivante: envoyé pour convaincre les soldats de ne pas manifester, il affirme, «Je leur ai parlé, mais d’une telle manière que seul un imbécile pouvait arriver à la conclusion qu’il ne fallait pas manifester».

Vers l’affrontement

La préparation de la manifestation armée – et dans la tête de nombreux participants, du renversement du Gouvernement provisoire – s’accélérait le 2 juillet. Il y a eu des réunions de toutes les collectives de l’Organisation militaire. Il y a une réunion de la direction des anarcho-communistes. En 1917 le courant anarchiste existait et était actif, mais globalement il a été marginal, l’affrontement politique central étant celui qui opposait les bolcheviks au mencheviks et SR. Mais dans cet épisode de la révolution les anarchistes ont joué un rôle significatif. La réunion de la direction anarcho-communiste du 2 juillet a décrété la mobilisation générale de l’organisation.

Dans la soirée du 2 juillet une fête s’est tenue dans la caserne du Premier régiment de mitrailleurs. L’occasion était le départ imminent d’un contingent du régiment vers le front. Alors, pourquoi la fête? Pour collecter de l’argent pour que les partants puissent ramener au front de la bonne littérature bolchevique. Il y avait donc de la musique, des chansons, de la poésie – et des interventions de Trotsky, Lunacharsky et une série d’orateurs bolcheviks connus par la troupe. Les orateurs, s’adressant à 5,000 personnes, n’ont pas appelé à quoi que ce soit. Mais la simple exposition de la politique bolchevique a suffi à déclencher un tonnerre d’applaudissements, ajoutant donc à l’ambiance fiévreuse. Le même soir, l’Organisation militaire bolchevique s’est entretenue avec des membres du comité bolchevique de la ville.


Le matin du 3 juillet il y avait une grève des postiers de la ville, et aussi une manifestation des «plus de 40 ans», des conscrits qui avait été affectés à des tâches non combattantes et qui étaient maintenant menacés d’être envoyés au front. Aucun de ces deux évènements avait était planifié pour coïncider avec la manifestation, mais ils convergeaient. Autre événement pas du tout prévu par les organisateurs: une crise gouvernementale a éclaté concernant les négociations avec le Parlement ukrainien qui affirmait sa souveraineté. Une solution de compromis avait été refusée par les ministres du parti bourgeois des Kadets, qui ne voulaient même pas entendre parler de l’autonomie de l’Ukraine. Ils ont donc démissionné le 3 juillet. Le Gouvernement provisoire se trouvait donc, face à une tentative de le renverser, dans un état de crise et de désorganisation.

Une assemblée générale du Premier régiment des mitrailleurs a décidé de passer outre le comité du régiment, composé de mencheviks et SR élus dans une période précédente. Le bolchevik de gauche Golovine a été élu président et a dénoncé l’offensive et le transfert des troupes. Le deuxième orateur était un dirigeant des anarcho-communistes. Comme lui n’avait même pas à prétendre à respecter la position du CC bolchevique, il a appelé au renversement du gouvernement, à l’approbation générale. Ce qui arrangeait parfaitement Golovine. Le seul point à l’ordre du jour maintenant était comment mobiliser pour renverser le gouvernement. L’assemblée a élu un Comité révolutionnaire provisoire comprenant plusieurs bolcheviks et un anarcho-communiste et fixé la manifestation pour 17 heures.

Des émissaires partaient vers les usines et les casernes afin d’étendre le mouvement. La réponse était généralement très positive, avec seulement quelques cas d’opposition ou de neutralité. La grande usine Putilov, avec ses 30,000 ouvriers, a rejoint le mouvement et 10,000 marins de Kronstadt ont embarque pour Petrograd. Dans cette situation les consignes du comité central devenaient de moins en moins crédibles. Sur le terrain, la majorité des militants bolcheviks était en train de rejoindre le mouvement.

Le Parti bolchevique rattrape le mouvement

La Deuxième conférence de l’organisation bolchevique de Petrograd avait commencé le 1er juillet. Le 3, ses délibérations ont été interrompues par l’arrivée de deux membres de l’Organisation militaire qui ont expliqué l’évolution rapide de la situation. Le débat qui suivait a conduit à deux décisions. D’abord de demander au CC de convoquer une réunion avec des représentants du parti dans les usines et les casernes; ensuite d’envoyer une délégation au Comité exécutif des soviets avec un ultimatum: prenez le pouvoir ou vous vous trouverez confrontés à un soulèvement armé. Une résolution proposant simplement de soutenir les régiments rebelles a été battue. Mais les évènements sur le terrain allaient plus vite que les délibérations des instances.

Au siège du Parti bolchevique il y avait une réunion entre les dirigeants de l’Organisation militaire et du comité de Petrograd, avec Sverdlovsk et Staline, membres du CC. Pendant qu’ils discutaient, une manifestation d’ouvriers et de soldats est arrivée devant le siège pour connaître la position du parti. Les manifestants ont écouté plusieurs orateurs bolcheviques: Sverdlov du CC, mais aussi plusieurs représentants de l’Organisation militaire, dont Nevsky et Podvoisky. Tous ont demandé, avec plus ou moins de conviction, aux manifestants de rentrer au quartier ouvrier de Vyborg Ces appels ont été bruyamment rejetés. Volte-face donc: l’annonce a été faite que l’Organisation militaire bolchevique était prête à soutenir et diriger le mouvement. Les bolcheviks ont donné leur approbation que la manifestation se dirige vers la Palais Tauride, siège du Soviet. En même temps les représentants de l’Organisation militaire ont été envoyés pour négocier avec les dirigeants du Soviet.

Un peu plus tard la conférence de Petrograd a adopté une résolution en faveiur du transfert du pouvoir vers le Soviet et recommandait aux ouvriers et soldats de descendre dans la rue en soutien de cet objectif. Suite aux décisions qui viennent d’être citées, au petit matin du 4 juillet, le Comité central a mis fin à son opposition aux manifestations de rue. Le mouvement était maintenant dirigé par les bolcheviks et spécifiquement par l’Organisation militaire. Le Comité révolutionnaire provisoire a bien mérité son nom. Il a disparu sans trace. Parallèlement, les bolcheviks ont pour la première fois été majoritaires dans la section ouvrier du Soviet de Petrograd. La première conséquence a été une prise de position demandant que le pouvoir soit transféré aux Congres panrusse des soviets, exprimant l’espoir que la section de soldats du Soviet le soutiendrait aussi et se prononçant pour que le mouvement ait un caractère organisé et pacifique.

Entre minuit et 2 heures du matin la manifestation des ouvriers et soldats arrivé est arrivée au Palais Tauride. Ils ont écouté des discours des dirigeants majoritaires du Soviet et puis, avec enthousiasme, ceux de Trotsky et Zinoviev. Dans la réunion du Soviet les représentants de la majorité s’en sont pris violemment aux bolcheviks. Ils ont décidé d’envoyer des émissaires aux usines et régiments pour expliquer la position du Soviet.

Parallèlement il y avait une réunion du CC bolchevique avec la participation de Trotsky d’autres représentants des Mezhrayontsi et des membres de l’Organisation militaire et du comité du Petrograd. Kamenev a mené un combat d’arrière-garde contre l’idée d’une manifestation le 4, mais il était évident que la manifestation aurait lieu de toute façon. Il a donc était décidé que le CC dirigerait «une manifestation pacifique bien qu’armée». Il a aussi décidé de demander à Lénine de revenir à Petrograd. Un appel à ne pas manifester a été retiré de la une de la Pravda, laissant un carré blanc. Un tract a été diffusé plus tard, disant un peu près la même chose que la section ouvrière du Soviet.

La manifestation du 4 juillet

Dans la matinée du 4 juillet la manifestation se préparait dans les usines et parmi les troupes. Et partout, des émissaires des partis majoritaires au Soviet d’un côté, des bolcheviks de l’autre, cherchaient à convaincre le gens à manifester ou ne pas manifester. Il y avait un petit changement dans les esprits. La veille il y avait eu des affrontements entre manifestants et habitants des quartiers bourgeois. Une bombe a été lancée contre les manifestants, les soldats ont répondu, il y a eu des morts. Cela a semé le trouble dans les esprits. Le caractère indécis du rassemblement devant le Palais Tauride la veille a aussi soulevé des questions. Pourtant l’hostilité au Gouvernement provisoire et même aux dirigeants majoritaires du Soviet restait forte, surtout parmi les soldats Le gouvernement était en fait largement discrédité. Pour les régiments qui restaient neutres la neutralité était entre les bolcheviks et les mencheviks. Le Gouvernement provisoire était hors-jeu. Même certains régiments qui acceptaient la position du Soviet contre les manifestations adoptaient en même temps des résolutions en faveur du transfert du pouvoir du gouvernement provisoire aux Soviets.

Les bolcheviks et les soldats rebelles disposaient encore d’un soutien massif. La manifestation du 4 juillet rassemblait environ 500,000 personnes. Mais ses buts n’étaient pas clairs. Pour les bolcheviks les plus à gauche, les anarcho-communistes et les éléments les plus radicaux dans les usines et parmi les soldats et marins le but était clairement le renversement du Gouvernement provisoire. Pour la direction centrale des bolcheviks la question restait ouverte. L’aile droite bolchevique était contre les manifestations et encore plus toute idée de renversement du gouvernement. Lénine, arrivant le 4 juillet au matin, a fait ce qui serait son dernier discours public avant le 7 novembre devant les marins de Kronstadt venus à Petrograd. Il est resté très circonspect et a certainement déçu une grande partie de ses auditeurs.

Le 4 juillet les manifestants se dirigeaient encore vers le Palais Tauride.; En route le cortège des ouvriers de Putilov ainsi que celui des marins de Kronstadt ont été attaqués d’une manière plus sérieuse que les incidents de la veille. La riposte a été vigoureuse. L’effet de ces incidents ainsi que le flou sur les objectifs du mouvement ont produit un énervement, une colère. Les marins de Kronstadt se sont énervés en ne recevant pas de réponse satisfaisant sur le sort d’un de leurs qui avait été interpellés au moment de l’attaque contre le siège des anarchistes. Victor Tchernov, dirigeant du parti SR, est sorti pour s’adresser aux manifestants. Il a été mal reçu. Da Un ouvrier a crié, « Prends le pouvoir, fils de pute, quand on le te donne!». En effet, il est très difficile de donner le pouvoir à ceux qui ne le veulent pas. C’était une faiblesse qui se trouvait au cœur du mouvement. Les manifestants voulaient que le Soviet prenne le pouvoir mais les partis qui dominaient le Soviet voulaient soutenir le gouvernement provisoire.

Le discours de Tchernov s’est mal terminé. Les marins de Kronstadt l’ont saisi et l’ont mis dans une voiture. Trotsky et Raskolnikov, dirigeant bolchevik de Kronstadt, sont intervenus pour convaincre les marins de le libérer. Ce n’était pas facile. Le marins ont fini par lâcher Tchernov parce qu’ils ne savaient pas quoi faire avec lui.
A l’intérieur du palais le Soviet menaient ses débats. Des représentants de l’aile gauche, internationaliste, des mencheviks, très minoritaire, se prononçait en faveur du transfert du pouvoir aux Soviets. Comme le faisait aussi les représentants des SR de gauche, qui se détachaient de leur parti et deviendront des alliés de bolcheviks. Mais la majorité du soviet a adopté une résolution de soutien au Gouvernement provisoire.

Le vent tourne

Parallèlement, les dirigeants menchevik et SR avait autorisé le gouvernement à faire venir des troupes loyales à Petrograd et ces troupes ont commencé à arriver au cours de la soirée du 4 juillet. C’était le début de la fin du mouvement. En même temps que les troupes arrivaient de plus en plus nombreuses, le gouvernement lançait une grande campagne accusant Lénine d’être à la solde des Allemands et d’avoir organisé la tentative d’insurrection à leurs ordres. C’était le début d’une chasse aux sorcières.

Dans la soirée du 4 juillet, le rapport de forces a basculé en faveur du gouvernement. Pendant la nuit la direction bolchevique a décidé d’appeler à la fin de manifestations et à demander aux soldats de rentrer dans leurs casernes. Au cours de la journée du 5 il devenait de plus en plus évident que le gouvernement avait les moyens militaires de contrôler la situation. Le 5 juillet, à l’aube, des forces sous les ordres du général Polovtsev ont investi et saccagé l’imprimerie de la Pravda. Les tentatives des bolcheviks dans d’autres villes d’organiser des manifestations ont servi seulement à souligne que la majorité des ouvriers et soldats soutenaient encore les mencheviks et SR.

La direction bolchevique a donc cherché à se replier de manière organisée. Des négociations avec le Soviet ont conduit à un accord où les bolcheviks rendraient leurs blindés à l’armée, renverraient les marins à Kronstadt et rendra la forteresse Pierre et Paul, tenue par des soldats rebelles. En retour, il ne devait être pas de poursuites contre les bolcheviks. Cette promesse n’a pas été respectée. Peut-être que le négociateur du Soviet, Liber, était sincère mais pour l’instant c’était le gouvernement et le militaires qui menaient la danse. Le siège des bolcheviks a été investi par l’armée.

Une défaite temporaire

Lénine ne cherchait pas à nier la défaite que les bolcheviks avaient subie, mais il la considérait comme temporaire. Et il insistait qu’un résultat positif des événements de juillet était que les mencheviks et les SR se sont révélés d’être du côté du gouvernement provisoire et de la contre-révolution militaire. La suite des événements semble confirmer ce jugement. Dans les jours qui suivaient, Kamenev, Trotsky, Lunacharsky et d’autres responsables bolcheviques ont été arrêtés. Ainsi qu’un grand nombre des responsables de l’Organisation militaire, mais pas ses chefs principaux. Lénine et Zinoviev sont rentrés dans la clandestinité. Mais il y avait de limites à la répression. Prendre les mesures contre environ 100,000 soldats et marins était au-delà de moyens du gouvernement. Et en ce qui concerne Kronstadt et la Flotte de la baltique les dirigeants bolcheviks ont été arrêtés mais les unités et les équipes des vaisseaux ont été peu touchées. Les ouvriers des usines devaient être désarmés, mais la plupart ont suivi une consigne du CC bolchevique et ont caché leurs armes. Ils ont même pu en avoir davantage parce que des régiments menacés de désarment ont passés leurs armes aux ouvriers.

Le Parti bolchevik a finalement été peu touché par la répression, et très brièvement. Les structures du parti recommençaient à fonctionner. La presse bolchevique, interdite début juillet, a recommencé à paraitre avec des titres un peu modifiés. Même l’Organisation militaire a repris, prudemment, son travail parmi les soldats et marins. Et le VIe congrès du parti bolchevique s‘est tenu à Petrograd, de manière semi-clandestine, mais tenu quand même, du 26 juillet au 3 août.

L’explication pour le caractère limité en temps et en intensité de la répression contre les bolcheviks n’est pas difficile à comprendre. Le mouvement avait échoué, mais toutes les causes de ce mouvement subsistaient. Le Gouvernement provisoire, maintenant dirigé par Kerenski, était parfaitement incapable de répondre aux problèmes politiques économiques, sociaux, qui avaient provoqué le soulèvement. Et il persistait à mener une guerre avec une armée qui ne voulait pas se battre et une opposition forte dans la classe ouvrière et la paysannerie. Quant aux partis majoritaires du Soviet, leur subordination au gouvernement devenait chaque jour plus évidente. Tout cela explique pourquoi la période qui séparait la défaite du mouvement de juillet de la reprise de la marche en avant des bolcheviks se compte non pas en mois mais en semaines. Et avec une certaine ironie, cette marche en avant recommence avec la défaite de la révolte militaire contre-révolutionnaire du général Kornilov. Car si en juillet certaines révolutionnaires ont surestimé leur force, en août c’est la contre-révolution qui a fait cette erreur, avec des conséquences plus sévères pour elle.

Au cours du Vie congrès il y a eu des débats sur les Journées de juillet et sur le rôle de l’Organisation militaire, qui a été beaucoup critiqué. En apprenant que Sverdlov devait faire partie d’une délégation pour investiguer le travail de l’Organisation militaire, Lénine lui a dit : « S’informer, c’est nécessaire. Les aider, c’est nécessaire, mais il ne devrait pas y avoir ni pressions ni réprimandes. Au contraire il faut les soutenir: ceux qui ne prennent pas de risques ne gagnent jamais; sans défaites il n’y a pas de victoires.» A condition, évidement, d’apprendre des défaites. En octobre, l’Organisation militaire se distinguera par la manière sérieuse et minutieuse dont elle a préparé l’offensive contre le Gouvernement provisoire. Dans ses mémoires, Nevsky écrit : «certains camarades pensaient que nous étions trop prudents (…) mai notre expérience (surtout dans les journées de juillet) nous a montré ce que signifie une absence de préparation minutieuse et une force prépondérante».

En juin, et de manière beaucoup plus aiguë dans les journées de juillet, les bolcheviks étaient mis devant un choix. La direction du parti expliquait que le rapport de forces n’était pas suffisant, qu‘une action serait prématurée, qu’il fallait attendre. Elle a eu raison, car elle partait d’une analyse globale de la situation dans le pays. Mais que fait-on quand malgré tout, dans un endroit (à Petrograd…) une action commence à une échelle de masse. On peut essayer de convaincre les gens qu’ils ont tort, de les dissuader. Mais si cela échoue, parfois il faut accompagner un mouvement dont les possibilités de réussite sont minces, en essayant de les augmenter et au pire à limiter les dégâts. C’est ce qu’ont fait les bolcheviks en juillet 1917, et ils ont limité les dégâts.

Politique

11-Juil-2017 Par

Ban de Gasperich : un désastre écologique et urbanistique

déi Lénk s’est toujours opposé au projet du Ban de Gasperich. Ce dernier fait la part belle aux intérêts privés de quelques grandes entreprise, en sacrifiant à a fois les intérêts de la population et ceux de l’environnement. Les récents développements dans ce dossier confortent malheureusement cette analyse.

Ban de Gasperich : un désastre écologique et urbanistique

déi Lénk s’est toujours opposé au projet du Ban de Gasperich. Ce dernier fait la part belle aux intérêts privés de quelques grandes entreprise, en sacrifiant à a fois les intérêts de la population et ceux de l’environnement. Les récents développements dans ce dossier confortent malheureusement cette analyse.

Le début de l’été 2017 a été ponctué par 2 événements importants relatifs au nouveau quartier du Ban de Gasperich.

Le mardi, 20 juin, la majorité DP-Déi Gréng a dévoilé aux habitants de Gasperich le futur parc du quartier, annoncé comme le nouveau poumon vert de la Ville. Cette nouvelle est, à première vue positive.

Toutefois, elle ne saurait cacher que quelques jours plus tard, c’est-à-dire lundi 26 juin, était inauguré en grande pompe le chantier du futur hyper-mall Auchan II. Trois fois plus grand que celui du Kirchberg, il doit attirer chaque année plus de 11 millions de clients.

Le parc qui cache la forêt

Les représentants de la majorité DP-déi Gréng n’ont pas mentionné ces chiffres lors de leur présentation du nouveau parc. Et pour cause : comme déjà à Kirchberg, l’écrasante majorité des 11 millions de clients d’Auchan II viendront en voiture, réduisant à néant l’apport écologique du futur parc. Comme le parc Kirchberg, celui du Ban de Gasperich servira de triste faire-valoir à un quartier à l’urbanisme digne des années 1970, aux dimensions inhumaines, dénué de petits commerces indépendants, dont les avenues parsemées d’immeubles à bureaux surdimensionnés seront largement désertes le soir. Il ne cachera pas, surtout, le fait que la Ville n’a pas profité de la création de ce quartier pour construire ou faire construire un nombre conséquent de logements susceptibles de répondre, en particulier, aux besoins des jeunes familles à revenus faibles ou moyens.

Par ailleurs, la conception du parc du Ban de Gasperich, aussi généreuse soit-elle, ne manque pas de soulever une autre question : à qui appartiennent les terrains sur lesquels il sera aménagé ? À la Ville ? Dans ce cas, quelle est la contrepartie que la commune exige de la part des promoteurs en échange d’un équipement qui augmentera considérablement la valeur de leurs terrains ? Aurait-elle eu l’audace d’imposer aux promoteurs la construction de quelques logements à bon marché dans le quartier ? Ou les terrains du parc appartiennent-ils aux promoteurs ? Dans ce cas, quelle est la contrepartie que ceux-ci ont exigée de la part de la majorité DP-déi Gréng en échange de la belle opération de marketing politique que constitue la présentation du parc ? De manière plus générale, la majorité est-elle en mesure de dire combien de logements seront construits dans le Ban de Gasperich, quelle forme ils prendront et quel type de population ils accueilleront ?
A toutes ces questions, nous attendons toujours les réponses…

Politique

10-Juil-2017 Par

L’âme sur la terre – Les mémoires de François Houtart

François nous a quittés en juin dernier.

L’âme sur la terre – Les mémoires de François Houtart

François nous a quittés en juin dernier.

Beaucoup d’entre vous, ici à Luxembourg, l’ont rencontré, apprécié ses interventions, que ce soit sous forme de conférences ou de journées de formation, ou de compagnon de manifestation. À ce propos, je me souviens : lors de la 2e manifestation à Luxembourg contre la guerre en Irak, je devisais avec des amis quand, tout à coup, je vois à quelques mètres devant moi, un imperméable gris que j’avais connu déjà de longues années auparavant, quand je travaillais avec lui à Leuven, puis Louvain-la-Neuve. Je n’en croyais pas mes yeux, mais, c’était bien lui : François, avec des camarades ouvriers et employés, faisait partie de la manifestation devant moi ; à la proposition de ses camarades luxembourgeois, il avait accepté avec joie de suspendre la formation et de participer à la manifestation.

Ainsi a été François : un homme, un chrétien, un prêtre de conviction, engagé socialement, politiquement, chrétiennement ; par les idées, les écrits, les actes, les solidarités. Je laisse la parole à nos amis de Cuba pour vous rappeler ce qu’a cherché à être, à vivre, à croire et à faire François, et l’héritage qu’il nous laisse. C’est avec beaucoup d’émotion que j’ai appris son départ. Inattendu !

Par Fernando Martinez Heredia. Traduit par Alain de Caltant.

Politique

10-Juil-2017 Par

Venezuela – der Marsch in den Bürgerkrieg

Der vor mehr als 3 Jahren einsetzende Verfall des Ölpreises hat Venezuela in eine tiefe Wirtschafts- und Gesellschaftskrise gestürzt. Nach nun mehr als 6 Monaten täglicher, gewalttätiger Demonstrationen der Rechten, beginnt nun in Teilen des Landes ein offener Zersetzungsprozess der staatlichen Ordnung.

Venezuela – der Marsch in den Bürgerkrieg

Der vor mehr als 3 Jahren einsetzende Verfall des Ölpreises hat Venezuela in eine tiefe Wirtschafts- und Gesellschaftskrise gestürzt. Nach nun mehr als 6 Monaten täglicher, gewalttätiger Demonstrationen der Rechten, beginnt nun in Teilen des Landes ein offener Zersetzungsprozess der staatlichen Ordnung. Vor dem Hintergrund einer manifesten Versorgungs- und Verteilungskrise an Lebensmitteln, werden nun einzelne Städte, Regionen oder Viertel von gewalttätigen Mafia ähnlichen Banden regelrecht beherrscht. In diesem Kontext hat Präsident Maduro die Einberufung einer Verfassungsgebenden Versammlung beschlossen, wohl mit dem Ziel, den Konflikt auf die Ebene der politischen Debatte zurück zu führen. Dazu ist es allerdings zu spät. Die Krise hat nun eine derartige Intensität erreicht, dass ein gewaltsamer Konflikt wohl unvermeidbar wird. Die Zeichen stehen auf Krieg!

Die Frage, die sich nun für uns stellt, lautet; wird die Rechte oder die Linke siegreich aus ihm hervorgehen? Und was können wir tun, damit die politische Linke gewinnt? Ein kritischer Rückblick auf die Entwicklung, die zu dieser Lage geführt hat, ist erforderlich.

Historisch gesehen war die ganze venezuelanische Bourgeoisie zu Beginn des 20ten Jahrhunderts auf den Erdölexport umgestiegen. Abgesehen vom Importgeschäft, blieb der gesamte produktive Bereich, auch was den Agrarsektor betrifft, sträflich unterentwickelt. Das Streben nach Reichtum war ein Jahrhundert lang der Kampf der Eliten um den Gewinn aus dem Erdölexport. Die „bolivarianischer Revolution“ unter Hugo Chavez war im Grunde genommen nichts anderes als die erstmalige Teilhabe der Mehrheit des einfachen Volkes an dieser Quelle des Reichtums. Erstmals bekam der durchschnittliche Venezuelaner, mittels der Verteilung durch staatliche oder parastaatliche Institutionen, auch seinen Teil am Profit ab.

Im Grunde war die „Revolution“ des Hugo Chavez, groβspurig auch „Sozialismus des 20. Jahrhunderts“ genannt, nichts anders als ein reformistisches Projekt einer sozial gerechten Verteilung der Erdöleinnahmen. Wobei die bestehenden Strukturen der Klassengesellschaft grundsätzlich nicht oder nur sehr begrenzt in Frage gestellt wurden. Der Privatbesitz der Bourgeoisie über die Produktionsmittel, über großflächigen Landbesitz, die Massenmedien, den Import-Export etc., wurde nicht angetastet (abgesehen von der Stahl- und Erdölindustrie, und die auch erst nach harten sozialen Kämpfen, sowie die erneute Verstaatlichung von vormals öffentlichen Betrieben, wie Post, Telecom usw.).

Die Politik von Chavez verstand sich immer als ein klassenübergreifendes, „interklassistisches Projekt“. Ein Bruch mit dem Kapitalismus und der einheimischen Bourgeoisie war im Drehbuch nie vorgesehen, nicht einmal als Fernziel. Die politischen Vorstellungen von Hugo Chavez basierten auf einem kontinuierlichen Transfert eines Teils der Erdölrente, via parastaatlicher „Missionen“, als soziale Subventionen an das Volk, in Koexistenz mit der privaten Profitwirtschaft. Diese politische Ausrichtung brachte letztlich den Typ des „Boli-Bourgeois“ hervor, des Kaders oder Beamten der bolivarianischen Revolution, der seine Kontakte und den Zugang zu staatlichen Erdöl-Dollars nutzt, um nebenbei im Spekulationsgeschäft kräftig mitzumischen. Daβ von diesen Leuten keine Impulse zu gesellschaftsverändernden Initiativen mehr ausgehen werden, versteht sich wohl von selbst. Der Einbruch der Erdöleinkünfte nach 2008 um bis zu 80% brachte dann ab 2013 die Implosion des bolivarianischen Modells.

Seit der Niederlage bei den Parlamentswahlen (im Dez. 2015), aufgrund der Stimmenthaltung von mehr als 1 Million vormals chavistischer Wähler, ist die politische Krise manifest.
Die Mehrheit der Rechtsparteien setzt auf einen gewaltsamen Sturz des bolivarianischen Systems und versucht dies mit einer Welle von regelrechten Aufständen und Blockaden, wobei Wirtschaftssabotage, Morde und die Verhinderung von Lebensmittelverteilung, gängige Mittel sind. Die Fraktion der neureichen „Geschäftsleute“ in Maduros PSUV verschleppen und behindern alle konsequenten Maβnahmen gegen die Wirtschaftskrise. Ein Kuhhandel zwischen der „alten“ Oligarchie und der „neuen“ Boli-Bourgeoisie auf der Basis einer Teilung der Erdölrente, wird von der Rechten rigoros abgelehnt. Sie besteht auf der 100%tigen Kontrolle dieser Einnahmen.

Was die PSUV in Zeiten wo sie über Geld und Mehrheiten verfügte, versäumt hat, versucht sie nun in einem chaotischen Kontext nachzuholen. Maduro spielt nun die Karte einer neuen „Verfassunggebenden Versammlung“. Teile der antikapitalistischen Linken sehen darin eine Möglichkeit, erneut fundamentale gesellschaftliche Fragen zu stellen und eine Remobilisierung der Volksmassen anzufachen, andere Linke lehnen diese Operation grundsätzlich ab und verlangen sofort radikale Maβnahmen der Wirtschaftskontrolle oder einen Rücktritt Maduros.
Der eigentlich längst begonnene lavierende Bürgerkrieg kann nur auf politischer Ebene gewonnen werden. Derzeit steht die Masse des Volkes noch abseits und zögert, aktiv in diesen Konflikt einzugreifen. Wenn es der Linken, in und ausserhalb des PSUV, allerdings nicht gelingt, dem Volk klare politische Ziele und Perspektiven der gesellschaftlichen Veränderung zu bieten, dann sieht es sehr schlecht aus.

Als erstes muss der Wille einer radikalen Landreform und eine Orientierung auf den produktiven Sektor hin erfolgen. Die Selbstorganisation der Massen zur Kontrolle der Produktion und Güterverteilung, muβ als einziger praktikabler Ausweg gefördert werden. Alle „klassenübergreifenden“ Illusionen müssen bekämpft und den Spekulanten in den eigenen Reihen muss ein Ende bereitet werden. In der nun bevorstehenden Auseinandersetzung darf die europäische Linke nicht als neutraler Zuschauer fungieren, sondern muss eindeutig Stellung für die sozialistische Bewegung ergreifen.

International

26-Juin-2017 Par

Une crise politique rampante

Moins de deux semaines après les élections législatives au Royaume-Uni, les choses ne s’arrangent pas pour le gouvernement conservateur. En perdant sa majorité, Theresa May a beaucoup perdu de son autorité. Le gouvernement engage les négociations de sortie de l’Union européenne dans une situation très défavorable. Les divisions dans son propre parti que May avait réussi à colmater depuis le référendum du 23 juin 2016 resurgissent, y compris au sein du gouvernement. Le Parti travailliste rajeuni est à l’offensive et Jeremy Corbyn réussit à faire taire – provisoirement – la majorité de ses propres opposants.

Une crise politique rampante

Moins de deux semaines après les élections législatives au Royaume-Uni, les choses ne s’arrangent pas pour le gouvernement conservateur. En perdant sa majorité, Theresa May a beaucoup perdu de son autorité. Le gouvernement engage les négociations de sortie de l’Union européenne dans une situation très défavorable. Les divisions dans son propre parti que May avait réussi à colmater depuis le référendum du 23 juin 2016 resurgissent, y compris au sein du gouvernement. Le Parti travailliste rajeuni est à l’offensive et Jeremy Corbyn réussit à faire taire – provisoirement  – la majorité de ses propres opposants.

En convoquant des élections, May avait cherché à élargir sa majorité. Un raz-de-marée aurait été le bienvenu, mais une majorité de 50 ou 60 aurait suffi pour affermir son autorité et éviter des votes à risques. En fait, son calcul n’était pas si faux que cela. Elle a augmenté le pourcentage de son parti de 5,5%, arrivant à 42,4%; il faut revenir à 1983, à l’époque de Margaret Thatcher, pour retrouver un tel score. Mais son calcul a été basé aussi sur le fait que le Parti travailliste resterait bien derrière. C’est là où elle s’est trompée – avec, il faut dire, la quasi-totalité des commentateurs politiques. Et il faut bien comprendre pourquoi. Certes, les faiblesses et incohérences de sa campagne ont joué un rôle. Mais fondamentalement Corbyn a réussi sa percée à cause de son programme socio-économique radical. Tant que le Parti travailliste vivotait à moins de 30% dans les sondages les élites ne se souciaient pas trop de son programme, sinon pour s’en moquer. Par ailleurs, ils ont cru à leur propre propagande, qu’on ne pouvait pas se faire élire avec un tel programme. Corbyn a démontré le contraire.

Maintenait les conservateurs sont confrontés à plusieurs dilemmes. May dépend du soutien des dix députés du DUP, parti des protestants fondamentalistes d’Irlande du Nord, ce qui n’est pas encore acquis. Dans une situation moins compliquée, un gouvernement minoritaire avec le soutien d’un petit parti pourrait survivre au moins deux ou trois ans, même peut-être cinq. Mais la situation est compliquée par le Brexit. Il est difficile d’imaginer ce gouvernement naviguer une série de votes d’ici 2019. Dans le Discours de la reine, qui présente les priorités du gouvernement à l’ouverture du nouveau Parlement, il n’y a donc pas moins que huit projets de loi concernant le Brexit. Il faudrait un gouvernement fort, face à l’UE et à l’opposition interne. Comment y arriver ? Dans certains pays la solution pourrait être une grande coalition. Mais chaque pays a sa propre culture politique et le Royaume-Uni ne fait pas de grandes coalitions. La seule et unique exception était en 1940.

Une nouvelle élection? Ce serait plus logique. Le problème, c’est qu’on ne peut pas garantir le résultat. On peut espérer une victoire conservatrice sous un nouveau dirigeant, mais on peut aussi se retrouver avec le statu quo. Et encore pire, une victoire de Corbyn. Ce qui serait inacceptable pour les classes dirigeantes et au lieu d’offrir une solution au Brexit, cela compliquerait le problème. Le Financial Times cite un ex-responsable de la campagne pour sortir de l’UE: «Si 38% [en fait, 40%] des électeurs optent vraiment pour Corbyn, [qui est] pro-IRA, antinucléaire, pro nationalisation, alors les électeurs du Royaume-Uni ne sont plus assez muris pour la démocratie. Nous ferions mieux de rester à l’UE si on va élire Corbyn». Les propos sont extrêmes. Mais le sentiment d’inquiétude à la perspective d’un gouvernement Corbyn est largement partagé dans les cercles dirigeants.

La référence à l’Union européenne est révélatrice. Les divergences entre les  partisans du Brexit et les dirigeants de l’UE sont bien réelles. Mais face à la menace d’un vrai gouvernement de gauche la classe politique britannique, pro- et anti Brexit confondus, ferait front commun avec les institutions européennes.

Corbyn a réussi à faire la campagne électorale en parlant peu du Brexit, indiquant simplement qu’il acceptait le verdict du 23 juin et qu’il ferait le meilleur accord possible, donnant juste l’impression qu’il sera moins rigide que May. Mais s’il est confronté à de nouvelles élections, il aura intérêt à être plus clair. Son programme le mettrait sur une course de collision avec les institutions européennes. Il ferait mieux de l’assumer et expliquer comment il voit l’avenir de la Grande-Bretagne après le Brexit, quels rapports avec l’Europe.

Le gouvernement britannique a sa vision du Brexit. Loin du protectionnisme prôné par Trump ou celui, européen, que Macron semble défendre, il veut un Royaume-Uni libre-échangiste et dérèglementé, mieux équipé pour affronter les défis la mondialisation.

Corbyn a intérêt à développer un contre-narratif. Au fait, il le développe largement en ce qui concerne le pays, mais la question de l’Union européenne est moins abordée. Trois jours après les élections, John McDonnell, ministre des Finances dans le cabinet fantôme et bras droit de Corbyn, répondait à des questions concernant l’attitude des travaillistes à l’égard du marché unique. Il a dit qu’il ne voyait pas comment le parti pourrait être favorable à rester dans le marché unique, parce son programme donnait la priorité à l’emploi. Il ajoutait que son parti respectait le résultat du référendum, ce qui n’était pas compatible avec le maintien dans le marché unique. L’explication est un peu courte. Mais il est parfaitement possible d’expliquer qu’une grande partie du programme travailliste est contradictoire avec les principes des échanges libres et sans entraves, l’opposition aux aides de l’État, etc. Dans un article sur le site du journal Politico, un ancien ministre portugais s’exprime ainsi : «Le débat fondamental n’est plus un combat entre ceux qui s’opposent à ce que la Grande-Bretagne quitte le bloc et ceux qui veulent arracher le sparadrap. La tension réside dans les visions différentes d’où se dirige le pays» (http://www.politico.eu/article/how-a-socialist-brexit-could-reshape-uk-and-europe/ ). C’est une vision un peu optimiste; ce n’est pas encore le débat fondamental pour des millions de gens, mais c’est le débat qu’il faut mener et qui est déjà là en filigrane. Corbyn devrait expliquer comment son programme est contradictoire avec le marché unique et avec son ambition affichée de gouverner «pour le plus grand nombre, pas pour la minorité [des riches]». Cela permettrait aussi de s’adresser aux peuples d’Europe. Ce que le gouvernement britannique est strictement incapable de faire.

L’urgence d’une attitude offensive par Corbyn est soulignée par le fait que 50 de ses propres députés viennent de lancer un appel à rester dans le marché unique. Pour l’instant Corbyn est obligé de vivre avec sa fraction parlementaire. Mais il semble qu’il s’apprête, fort du résultat du 8 juin, à faire du nettoyage dans l’appareil du parti et de renforcer sa position au sein de son Comité exécutif. Il  se peut quand même qu’avant qu’il ne puisse le faire, il soit confronté à une élection, si le gouvernement perd des votes sur le Discours de la reine, ou même se trouvait à la tête d’un gouvernement minoritaire.

Le débat sur l’avenir du pays qu’il faut n’a rien à voir avec l’affrontement caricatural entre hard et soft Brexit. «Soft Brexit» est un mot de code pour un Brexit sans Brexit, mis en avant par ceux qui ne voudraient pas de Brexit, mais n’osent pas aller directement contre le vote populaire. Donc ils proposent un «Brexit» tout en restant dans le marché unique. Pour le gouvernement britannique, dans les négociations qui viennent de débuter il ne s’agit pas de soft ou de hard, mais d’un Brexit plus ou moins favorable aux exportateurs britanniques, au flux des capitaux financiers, etc. Le résultat dépendra du rapport de forces, qui s’est brusquement dégradé depuis le 8 juin.

Depuis le 8 juin au Royaume-Uni on assiste à un barrage médiatico-politique visant à présenter le vote du 8 juin comme un vote contre un hard Brexit. Avec peu de preuves. Rappelons que le Brexit était la préoccupation principale pour 48% des électeurs conservateurs (qui soutenaient May), mais seulement 8% de ceux des travaillistes, qui avaient d’autres soucis. Parler du hard et soft, c’est déformer la réalité et essayer de faire oublier la leçon primaire de la campagne électorale: ce sont les questions  sociales et économiques qui ont été mises au centre par la campagne du Parti travailliste.

Malgré les meilleurs efforts des anti-Brexit, les lignes ont remarquablement peu bougé depuis le 8 juin. Depuis son limogeage par May en juillet 2016, George Osborne, numéro deux du gouvernement Cameron et putatif successeur de ce dernier, s’est recyclé comme rédacteur-en-chef du journal de soir de Londres Evening Standard, d’où il a mené la vie dure à May pendant la campagne électorale. Mais c’est dans son journal qu’on apprend, le 15 juin, que 70% soutiennent toujours le Brexit (44 % par conviction, 26% parce que le peuple a voté ainsi) et que 52% soutiennent la ligne définie par May en janvier (ni union douanière ni marché unique). En revanche, moins de gens pensent que May est capable de réaliser ses objectifs (37% contre 48% avant les élections). Ce qui est assez logique.

Pour résumer : si les conservateurs continuent à gouverner avec le Parlement actuel, avec ou sans May, ils seront dans une situation de faiblesse, en générale et surtout vis-à-vis de l’UE ; s’ils risquent une élection, le résultat est imprévisible, la porte de sortie n’est pas garantie. On assiste à une crise politique rampante.

Après le 8 juin, on pouvait se demander ce qui pourrait arriver de pire aux conservateurs. La réponse est venue le 14 juin sous la forme de l’incendie d’une tour dans l’ouest de Londres. Les dernières estimations parlent de 79 morts, chiffre qui risque d’augmenter. Il s’agit donc d’une tragédie humaine qui a entraîné la mort de dizaines de personnes, dont de nombreux enfants. Mais cette tragédie jette une lumière crue sur le Royaume-Uni d’aujourd’hui. D’abord, elle a eu lieu dans la commune la plus riche du pays, Kensington and Chelsea. Ensuite, la circonscription qui couvre une grande partie de la commune a pour la première fois été gagnée, de justesse, par une candidate travailliste, qui a centré sa campagne sur les inégalités. Car dans cette commune il y a des gens très riches et des pauvres. Et ce sont les pauvres qui habitaient la tour en question, Grenfell Tower.

Last but not least, l’incendie a mis l‘accent sur la dérèglementation et les coupes budgétaires. La tour consiste de logements sociaux qui appartiennent à la commune, mais qui sont gérés, comme la totalité des logements sociaux de la commune, par un organisme dont la gestion et la volonté de réduire les dépenses ont été beaucoup critiqué. Il semble que l’incendie a s’est répandue à une vitesse fulgurante parce les panneaux extérieurs étaient faits d’une matière combustible. Il paraît que cela coûtait moins cher… Plus largement sont en cause non seulement la question de savoir si les règles sécuritaires ont été bien suivies, mais si ces règles elles-mêmes étaient suffisantes. Des poursuites criminelles restent possibles.

La réaction du gouvernement et de la commune (de droite) pour aider les survivants n’a pas été à la hauteur. May en particulier a été critiquée parce qu’elle a été voir la police et les pompiers, mais pas les résidents survivants. Il y a eu de gros problèmes de relogement des survivants; certains se sont fait proposer des logements loin de Londres, d’autres dorment dans leurs voitures ou dans les parcs. Corbyn est intervenu pour rappeler que les logements existent à Londres. Il y a en effet presque 20,000 logements qui sont vides depuis au moins six mois. Les personnes aisées et les sociétés immobilières les achètent comme un investissement. Cela s’appelle le «land banking». Corbyn a expliqué que ces logements pourraient être occupés, expropriés ou sujets à un achat obligatoire («compulsory purchase»). Il a encouragé les gens à occuper de logements vides.

Ni les conditions dans lesquelles vivaient les locataires, ni la question des normes de sécurité, ni la gestion où l’argent prime sur les besoins humains ne sont un hasard. C’est le reflet parfait de la société britannique après 40 ans de néolibéralisme. Dans un discours du 5 janvier 2012, David Cameron déclarait que sa résolution pour la nouvelle année était de «tuer la culture de santé et sécurité une bonne fois pour toutes», car cela représentait «un albatros autour du cou des entreprises britanniques». Pour inverser un vieux slogan de la gauche radicale: «Nos profits valent mieux que vos vies».

International

26-Juin-2017 Par

Après les élections, le combat contre Macron

Les élections en France se suivent et ne se ressemblent pas. À la suite d’une longue et passionnante campagne, plus de 36 millions d’électeurs ont voté le 23 avril, en sachant pour qui et pourquoi. Ils étaient 31 millions pour le deuxième tour et on comprend le nombre de votes blancs et nuls et le niveau d’abstention élevée comme un refus politique de choisir entre Macron et Le Pen.

Après les élections, le combat contre Macron

Les élections en France se suivent et ne se ressemblent pas. À la suite d’une longue et passionnante campagne, plus de 36 millions d’électeurs ont voté le 23 avril, en sachant pour qui et pourquoi. Ils étaient 31 millions pour le deuxième tour et on comprend le nombre de votes blancs et nuls et le niveau d’abstention élevée comme un refus politique de choisir entre Macron et Le Pen.

Les législatives qui viennent d’avoir lieu ont été une tout autre affaire. Seuls 22.65 millions ont fait le déplacement pour le premier tour, le11 juin. Une semaine plus tard, ils étaient un peu plus de 18 millions à voter. Entre les deux tours, le taux d’abstention est passé de 51,3 à 57,36%. Donc moins de 43% des électeurs ont voté au deuxième tour. Du jamais vu, mais cela se comprend. Quand la Constitution a été modifiée pour raccourcir le mandat présidentiel de sept à cinq ans il a aussi été décidé que les législatives suivraient directement les présidentielles. Du coup ces élections ont commencé à se vider de leur sens. Elles étaient là pour confirmer le vote des présidentielles. Cela tendait à faire de l’Assemblée un simple appendice de la Présidence de la République. Face à ce type d’élections, ceux qui voulaient que le président ait une majorité parlementaire votaient pour son parti, ceux qui étaient vraiment motivés à l’en empêcher ont voté autrement. Et de plus en plus nombreux, les gens n’ont pas voté du tout. Le taux d’abstention a augmenté à chaque élection, passant de 32% en 2002 à 57% en 2017.

C’est la première raison, structurelle, qu’il faut prendre en compte pour expliquer le taux d’abstention. Mais il y a une raison spécifique à cette élection, que nous avons citée dans des articles précédents: la victoire d’Emmanuel Macron a des pieds d’argile. Nous l’avons déjà vu au deuxième tour de l’élection présidentielle: ce qui a fait élire Macron, ce sont ceux qui ne voulaient pas voter pour lui, mais contre Le Pen. Mais dans les élections législatives, le parti de Macron, REM, avec ces alliés centristes du MoDem, ont obtenu 32,3% des voix exprimées, c’est-à-dire moins de 16 % des inscrits. Pour le programme antisocial ambitieux du nouveau président, c’est une base extrêmement faible. Et autant on comprenait ceux qui ont refusé de choisir le 7 mai, autant on ne sait pas ce que pensent ceux qui n’ont pas voté aux législatives. Ils n’ont pas voulu voter pour Macron, ni contre. Pourtant, ils existent. Ils travaillent, ils sont au chômage, ils font des études, ils sont à la retraite. Mais ils existent, ils pensent, ils seront touchés par les mesures du nouveau gouvernement, ils peuvent agir. Et leur apathie apparente peut se transformer en colère. Ce que Jean-Luc Mélenchon a bien compris dans son discours à Marseille le soir du 18 juin.

Le système électoral français est particulièrement cruel à l’égard de minorités, encore pire que celui d’outre-Manche. Le rapport entre le nombre de voix et le nombre de sièges varie énormément. Ainsi avec un peu plus de 7 millions de voix au premier tour, le bloc REM-MoDem a 350 sièges. La France insoumise, avec 2, 5 millions de voix, a 17 sièges; le PCF, avec un peu plus de 600,000 voix, 11 sièges; et avec 1,68 million, le PS et ses alliés en ont 44.

Il s’est passé quand même quelque chose entre le premier et deuxième tour.  Sur la base du premier tour, les estimations allaient jusqu’à 450 à 475 sièges pour le bloc présidentiel. La gauche radicale n’était pas sure d’avoir un groupe, même en additionnant les forces de LFI et du PCF. Et le Front national n’était pas sûr de dépasser ses deux sièges dans l’Assemblée sortante. Les résultats du 11 juin ont infirmé ces prévisions. La gauche aussi bien que le Front national ont fait mieux que prévu, le bloc macroniste moins. On peut supposer qu’au deuxième tour il y a des électeurs macronistes qui n’ont pas voté, pensant peut-être que l’affaire était déjà dans le sac. Et que des électeurs FN qui s’étaient abstenus au premier se sont mobilisés au second. Et qu’à gauche la mobilisation des électeurs et les reports de voix ont était suffisants pour éviter le pire et même en sortir la tête haute.

À l’arrivée le Front national a eu huit élus, avec un triomphe personnel pour Marine Le Pen à Hénin-Beaumont. Cela lui donne un peu de marge de manœuvre et le met dans une meilleure situation pour aborder le débat sur le bilan des présidentielles et surtout celui, inéluctable, sur la stratégie future du FN.

À gauche, LFI avec ses 17 élus était tout de suite capable de former un groupe. Le PCF en a onze. En fait, c’est plus compliqué que simplement LFI ou PCF. Il y a sept élus strictement PCF, plus trois PCF soutenus par LFI, dont Marie-George Buffet. Il y a deux avec la double investiture, Clémentine Autain et François Ruffin. Cinq des nouveaux députés appartenant à d’autres partis ont signé la Charte de LFI: deux PCF, une Ensemble, deux Réunionnais. Enfin, il y a douze députés purement LFI. Le chiffre de 17 avancé pour un groupe LFI à l’Assemblée comprend les trois dernières catégories. Quand le PCF donne un chiffre de onze élus, il compte manifestement sur l’un de ceux qui ont signé la Charte. Il semblait possible et souhaitable qu’il y ait un seul groupe LCI-PCF. Du côté du PCF, on aurait pu penser que la décision serait prise par le Conseil national de ce parti qui aura lieu les 23 et 24 juin. Mais on vient d’annoncer par la voix d’André Chassaigne qu’il n’y aurait pas de groupe commun avec LFI, mais un groupe PCF avec les quatre députés d’outremer qui s’étaient déjà alliés avec lui au dernier Parlement.

Au-delà des questions d’alliances il faut apprécier les succès de LFI et du PCF. LFI a pris les deux sièges du département de l’Ariège, où Mélenchon était arrivé en tête le 23 avril. Il a remporté six des 12 sièges pour le département emblématique de Seine-Saint-Denis, auxquels il faut ajouter celui de Marie-George Buffet. LFI a aussi pris un siège tenu historiquement pas le PCF en Val-de-Marne et Elsa Faucillon récupère pour le PCF le siège de Gennevilliers-Colombes, perdu en 2012. Dans le Nord il y a deux députés PCF et deux LFI. En Meurthe-et-Moselle Caroline Fiat remporte le seul duel LFI-FN. André Chassaigne du PCF est réélu avec 63% de voix dans le Puy-de-Dôme. Jean-Luc Mélenchon remporte un siège à Marseille avec presque 60% des suffrages. Pour LFI, mouvement qui a été créé en février 2016 ses résultats sont, dans les circonstances difficiles de ces élections, un triomphe. Aux 17 élus il faut ajouter de très bons résultats aux premier et deuxième tours. Au premier tour LFI a distancé le PCF dans la grande majorité de circonscriptions, y compris dans certains de ses anciens bastions. Pour le PCF le résultat est un soulagement par rapport aux prévisions. Le débat sur le bilan des deux campagnes électorales et les perspectives devrait être moins tendu.

Un des axes de campagne d’Emmanuel Macron était la promesse de rompre avec la corruption et les scandales qui ont éclaboussé aussi bien la droite que le PS, de moraliser la vie publique et d’avoir un gouvernement exemplaire à cet égard. Il semble que ce n’est pas si facile. Nous avons déjà parlé du cas de Richard Ferrand, qui va maintenant quitter le gouvernement, apparemment à la demande de Macron, et qui est préconisé pour être président du groupe REM à l’Assemblée. Ensuite, trois représentants du MoDem, dont son chef de file, François Bayrou, vont aussi se retirer du gouvernement; leur parti est accusé d’avoir créé des emplois fictifs. Potentiellement plus grave, le 20 juin la police anticorruption a fait une perquisition au siège du groupe publicitaire Havas, concernant un voyage de Macron à Las Vegas en 2016, quand il était ministre de l’Économie. Aussi impliquée est l’actuelle ministre du Travail, Muriel Pénicaud, qui avait organisé le voyage. Au niveau du groupe parlementaire du REM on commence à voir les conséquences d’avoir fabriqué un instrument politique de toutes pièces. Il y a maintenant plusieurs nouveaux députés qui se révèlent être embrouillés dans des affaires judiciaires.

Les deux grandes forces traditionnelles, la droite et le PS, ont aussi fait mieux que prévu. Les Républicains (LR) ont 112 sièges, auxquels il faut ajouter 18 pour les centristes de l’UDI. Mais la force d’attraction du macronisme se fait encore sentir. Il y a un nouveau groupe, regroupant l’UDI et une partie de LR, qui serait plus Macron-compatible. Le PS a lui-même 30 sièges plus 14 pour ses alliés divers. Le Bureau national du parti vient de décider que le PS sera dans l’opposition. Reste à voir ce que feront les députés. Le débat sur l’avenir du parti commence et devrait en principe durer jusqu’au prochain congrès, au printemps 2018. Mais les partisans de Benoît Hamon vont se réunir le 1er juillet pour décider s’ils vont rester au PS ou partir pour travailler avec la gauche radicale, notamment LFI. Et d’autres encore seront attirés par Macron.

Pour revenir à la gauche radicale, il ne faut pas se laisser entraîner dans les querelles entre LFI et le PCF. Il semble qu’il y aura maintenant deux groupes. Il y a des raisons à cela. Peut-être cela peut changer à l’avenir. Deux choses semblent essentielles. D’abord, il ne faut pas laisser les arbres des divergences LFI-PCF cacher la forêt. Et la forêt, c’est cette remarquable campagne politique qui, partant de pas grande chose, a su construire un mouvement original, gagner le soutien de 7 millions d’électeurs et qui a raté le deuxième tour de quelques centaines de voix. En cours de route LFI a pu attirer le soutien de forces politiques qui au départ avaient d’autres projets. De cette expérience d’une campagne politique de masse, il faut apprendre. Tout en gardant des rapports fraternels avec d’autres forces politiques et notamment le PCF.

Ensuite, il y aura des batailles à mener contre la politique de Macron, en premier lieu pour résister à son offensive contre le Code du travail. L’unité la plus importante est celle qu’il faut construire au cours de cette lutte et d’autres encore. Le discours de Mélenchon le 18 juin était tout axé sur les luttes et la résistance, avec l’appel à un «nouveau front populaire politique, social et culturel». Ce qui comprendra forcément le PCF, les autres forces de gauche vives, les syndicats, les associations. Le terrain électoral a donné ce qu’il a pu, et c’était beaucoup. Maintenant il faut faire la suite dans la rue, dans les quartiers, sur les lieux de travail.

Politique

14-Juin-2017 Par

Corbyn donne un nouvel élan au Parti travailliste

Quand Theresa May a annoncé le 18 avril dernier la tenue d’élections législatives, personne n’aurait pu imaginer qu’elle puisse les perdre. C’est pourtant ce qui s’est passé le 8 juin. Bien qu’il n’ait pas obtenu la majorité, le grand gagnant de ces élections est Jeremy Corbyn, dirigeant du Parti travailliste.

Corbyn donne un nouvel élan au Parti travailliste

Quand Theresa May a annoncé le 18 avril dernier la tenue d’élections législatives, personne n’aurait pu imaginer qu’elle puisse les perdre. C’est pourtant ce qui s’est passé le 8 juin. Bien qu’il n’ait pas obtenu la majorité, le grand gagnant de ces élections est Jeremy Corbyn, dirigeant du Parti travailliste.

Les travaillistes ont commencé la campagne avec 20 points de retard sur les conservateurs. Et les élections locales du 4 mai semblaient confirmer ce retard: une victoire de conservateurs, une défaite des travaillistes, un effondrement de l’UKIP au profit des conservateurs. La messe semblait être dite. Et puis le 8 juin le Parti travailliste arrive à 40%, juste derrière les conservateurs avec 42,4%. Ce qui représente une progression de 9,6% par rapport aux élections de 2015, la plus importante avancée entre deux élections depuis 1945. En gagnant une trentaine de sièges, les travaillistes ont privé May de sa majorité.

Qu’est-ce qui s’est passé entre début mai et le 8 juin ? Tout simplement la campagne. May a fait une très mauvaise campagne. Elle a dû faire un virage à 180° sur les retraites et les soins pour personnes âgées. Elle a refusé de débattre à la télévision avec les dirigeants des autres partis et ses apparitions publiques ont été soigneusement mises en scène. Cela collait mal avec le thème central de sa campagne, qui était de demander aux gens de la soutenir en tant que dirigeante «forte et stable», notamment dans les négociations pour le Brexit.
Mais on ne peut pas expliquer le retournement de tendance uniquement par les erreurs de May. Corbyn a fait une très bonne campagne. A la différence de May, il est allé à l’encontre des électeurs, menant une campagne de proximité, marquée aussi par des grands rassemblements, souvent en plein air. Et surtout la campagne était organisée autour d’un manifeste radical: nationalisation du rail, de l’énergie, de la Poste, augmentation des dépenses sociales, construction de 100,000 logements par an, suppression des frais d’inscription à l’université, réintroductions des bourses, pour ne citer quelques axes. Tout cela était clair et concret. Corbyn a défendu les valeurs de la gauche, mais appuyées sur des mesures qui devraient vraiment améliorer la vie des gens. Et aussi avec une stratégie de relance économique et de réindustrialisation, centrée sur une banque d’investissements publique.

Une campagne réussie

La réussite de la campagne était évidemment celle du Parti travailliste en tant que tel. Mais dans un sens très important, elle était celle de Jeremy Corbyn lui-même. Non seulement parce qu’il a fait campagne de manière infatigable. Mais aussi parce qu’il a su, ce qui n’était pas donné d’avance, imposé son propre programme, sauf sur des questions de défense et politique étrangère, où il a quand même marqué sa différence avec l’aile droite de son parti. Corbyn a réussi avec le soutien des syndicats et des militants de base. Certains députés travaillistes ont dénoncé le manifeste et refusé de le diffuser, d’autres l’ont accepté sans enthousiasme. Depuis jeudi dernier certains ont découvert des qualités à Corbyn jusque-là insoupçonnées. Il saura sans doute apprécier leur changement de ton à sa juste valeur.

L’impact de cette campagne ne devrait pas été sous-estimé. D’abord, elle a enthousiasmé les jeunes, qui se sont inscrits et ont voté en grand nombre. Deux-tiers des 18-24 ans et plus de 50% des 25-34 ans ont voté travailliste. Ensuite, Corbyn a fait campagne partout. Il est allé sur les terres traditionnelles du Parti travailliste, notamment dans les régions du Nord et du Centre qui ont voté très majoritairement pour le Brexit et où beaucoup avaient voté pour l’UKIP en 2015. Les premières analyses montrent qu’un tiers des anciens électeurs UKIP ont voté travailliste, deux-tiers conservateur. Cela a été suffisant pour que les travaillistes gardent de nombreuses sièges et même en gagnent d’autres. Seulement six circonscriptions dans ces régions ont été prises aux travaillistes par les conservateurs. C’était bien en-deçà des prévisions et des espoirs de May. Les travaillistes ont aussi fait campagne à Londres et dans le Sud-Est du pays, dans des zones qui ont voté contre le Brexit. Là aussi des victoires ont été remportées. Corbyn s’est même aventuré en Ecosse, où les travaillistes avaient été laminés en 2015. Cette fois-ci, ils ont remporté huit sièges contre une seule en 2015. Cela est dû en partie à l’aveuglement du SNP (voir v ci-dessous), mais aussi à l’intervention de Corbyn, dont le programme parlait aussi aux Ecossais. La direction travailliste en Ecosse, Blairiste et hostile à Corbyn, n’y était pour rien ou presque.

Au fur et à mesure que se déroule la campagne, l’écart entre les deux partis se resserre. Des prévisions de majorité conservatrice de 100, voir 150 sièges descendent vers 60, 50, 30. Et petit à petit l’impensable, une victoire travailliste, devient imaginable, bien qu’improbable. Les premiers a été abasourdis par le sondage de sorte d’urnes prévoyant un Parlement sans majorité ont été le travaillistes eux-mêmes.

Et le Brexit?

Les premières analyses montrent que 64% de ceux qui ont voté travailliste avaient voté contre le Brexit et que 68% de ceux qui ont voté conservateur avaient été pour le Brexit. Dans le référendum du 23 juin ; 2016, 58% des électeurs conservateurs avaient vote pour le Brexit, 63%% des électeurs travaillistes contre. OI est intéressant de regarder les motivations. Les électeurs conservateurs ont cité le Brexit et la question de la direction (premier ministre). Les électeurs travaillistes ont plutôt cité la défense du système de santé et les coupes austéritaires. Seulement 8% des électeurs travaillistes ont cité le Brexit comme leur première préoccupation, contre 48% des électeurs conservateurs. Enfin il n’est pas sans intérêt de savoir que 10% d’électeurs conservateurs de 2015 ont voté travailliste cette fois-ci.

Corbyn a donc largement gagné son pari. La campagne travailliste centrée sur le programme économique et social a pu s’adresser à de larges couches de la population, au-delà de leurs attitudes vis-à-vis du Brexit et la façon dont ils avaient voté par le passé.

La signification de la percée travailliste dépasse les frontières du Royaume Uni. C’est la deuxième fois en deux mois qu’une campagne électorale qui contestait le néolibéralisme dominant a pu mobiliser des millions d’électeurs. Au-delà des différences entre la campagne de la France insoumise et Jean-Luc Mélenchon et celui de Corbyn, ainsi du contexte nationale et politique, les deux campagnes ont su traduire une rupture avec le néolibéralisme dans des propositions claires, positives, concrètes, porteuses de changements réels dans la vie de sens. C’est une leçon à méditer pour la gauche radicale partout en Europe.

Il est à noter que le seul parti qui a fait de l’opposition au Brexit son cheval de bataille, le LDP (libéraux-démocrates) a eu des piètres résultats, gagnant cinq sièges et en perdant une, celle de son ancien dirigeant et artisan de la coalition avec les conservateurs de 2010 à 2015. Il passe donc de 8 à 12 sièges, loin des 57 de 2010. Au Pays de Galles les travaillistes ont repris leur hégémonie traditionnelle et le parti nationaliste de gauche Plaid Cymru est passé de 3 à 4 sièges. En Irlande du Nord le Sinn Fein est passé de 4 à 7 sièges (sur 18). En face les unionistes du DUP (voir ci-dessous) sont passés de 8 à 10.

Changement de paysage en Ecosse

En Ecosse ce qui devait arriver est arrivé. Le SNP (au pouvoir à Edimbourg) a payé ses incohérences depuis le référendum de juin 2016. La seule surprise a été l’ampleur des dégâts. Depuis le vote à 62% contre le Brexit le SNP avait commencé à développer un discours où la revendication minimum était que l’Ecosse puisse rester dans le marché unique, et de plus en plus l’exigence d’un deuxième référendum sur l’indépendance avec en perspective l’adhésion de l’Ecosse indépendante à l’UE. Il était pourtant évident que beaucoup de ceux qui avaient voté pour le Brexit étaient pour l’indépendance et beaucoup de ceux qui avaient voté contre le Brexit étaient aussi contre l’indépendance. Il devenait aussi clair que la plupart des Ecossais ne voulaient pas de nouveau référendum et qu’il n’y avait pas encore une majorité pour l’indépendance. Le gouvernement a néanmoins passé des mois à parler de référendum-indépendance-Europe, alors que beaucoup d’Ecossais voulaient d’abord voir ce que le Brexit pourrait signifier, ce que May pouvait négocier. Et ils étaient aussi préoccupé que leurs voisins au sud par les questions économiques et sociales. Le SNP semble avoir finalement compris. Son manifeste pour les législatives parlait beaucoup d’austérité et de pauvreté et très peu d’un referendum et de l’indépendance. C’était trop peu, trop tard. A part les sept sièges gagnés par les travaillistes, 13 ont été remportés par les conservateurs.

La très capable dirigeant conservatrice; Ruth Davidson, commence à s’affirmer. D’abord elle a dit ce qu’elle pensait de l’accord avec le DUP (voir ci-dessous) en téléphonant à May pour exiger que le gouvernement ne bouge pas sur le mariage pour tous. (Il se trouve par ailleurs qu’elle va bientôt se marier avec sa partenaire). Elle exige aussi maintenant, ouvertement, que le Royaume-Uni reste dans le marché unique, ouvrant un nouveau front contre May. Et elle semble tentée par sa propre déclaration d’indépendance – du Parti conservateur écossais par rapport à celui de Londres
Mais le talent de Davidson et ses positions progressistes sur des questions de société ne devraient pas faire oublier la nature du Parti conservateur en Ecosse. S’il arrivait au pouvoir (une possibilité jusque récemment exclue par tout le monde) il mènerait une politique qui démantèlerait les défenses érigées par le SNP contre l’austérité de Londres. Le SNP s’est habitué à un paysage où le Parti conservateur était marginal et le Parti travailliste social-libéral, encore plus en Ecosse. Il a pu donc se présenter comme le parti de centre-gauche qui garantissait qu’on puisse vivre mieux en Ecosse qu’en Angleterre, sans avoir vraiment représenter une alternative au néolibéralisme. La percée des conservateurs et le phénomène Corbyn, qui fait enfin sentir ses effets en Ecosse, sont en train de modifier ce paysage. C’est un défi pour le SNP. Dans ces élections, son score est tombé de 50% à 37%. Les conservateurs ont réussi à devenir le principal pôle unioniste. Si le Parti travailliste se reconstruisait sur la ligne de Corbyn, le SNP se trouverait vraiment coincé.

Cherche nouveau leader du Parti conservateur

Sauf un miracle, cette campagne, désastreuse pour elle et son parti, signale la fin du règne de Theresa May. Qui pourrait intervenir dans quelques semaines ou quelques mois. Cela dépend entre autres de trouver un successeur crédible. Pour l’instant elle a pris le seul choix possible pour avoir une majorité au Parlement, celui du soutien des dix députés du Parti unioniste démocratique (DUP), majoritaire parmi les protestants d’Irlande du Nord. Il s’agit du parti le plus réactionnaire et odieux représenté au Parlement. A côté, l’l’UKIP, ce sont des enfants de cœur. Le DUP est lié historiquement aux milices loyalistes (protestants) responsables de nombreux attentats et assassinats de catholiques. On en parle peu en Angleterre parce que son champ d’action est limité à l’Irlande du Nord. Mais grâce à lui, dans cette province la loi britannique de 1967 légalisant l’avortement n’est toujours pas intégralement appliqué et le mariage gay reste interdit.

Au cours de la préparation du Brexit Theresa May avait réussi à colmater les brèches dans son parti au nom de l’unité nécessaire pour gouverner et confronter l’Union européenne. Maintenant c’est le retour à la case départ. Le pacte avec le DUP est un bouche-trou mal accepté par de nombreux députés. L’unité du parti ne pourra plus être garantie par une première ministre en fin de cours et les opposants au Brexit relèvent la tête. Et surtout un gouvernement aussi fragile ne peut pas assumer les négociations avec l’UE, qui saura bien profiter de cette nouvelle situation. Il est donc inévitable qu’il y aura de nouvelles élections, probablement cet automne.

C’est à cette échéance que le Parti travailliste doit se préparer. Corbyn dit qu’il est prêt à former un gouvernement minoritaire. Soit. Mais même avec le soutien de tous les partis sauf les conservateurs et le DUP, les chiffres ne sont pas là. Mais il a eu la bonne idée de présenter un «contre-discours de la Reine» – la déclaration des intentions du gouvernement qui ouvre chaque grande session parlementaire. C’est en effet maintenant comme un vrai gouvernement alternatif que le parti travailliste devrait se présenter, en attendant les prochaines échéances électorales. Il faudra aussi préparer le parti en essayant de limiter l’influence de sa droite, notamment au sein de la fraction parlementaire. Si Corbyn arrive à faire gagner le Parti travailliste sur son programme actuel il se trouvera face à un front d’opposition comprenant les conservateurs, la City, les multinationales et l’Union européenne. Il aura besoin d’un parti bien soudé derrière lui.

Politique

29-Mai-2017 Par

Guidage des drones militaires : le côté sombre de SES

Dans le cadre de la soi-disant « lutte contre le terrorisme », les drones américains sont guidés par l’entreprise luxembourgeoise SES pour abattre les terroristes qui figurent sur la « Kill-list » américaine.

Guidage des drones militaires : le côté sombre de SES

Cela se déroule sans aucune base légale, avec à la clé, des milliers de victimes civiles dont de nombreux enfants. La guerre des drones n’est pas seulement contre-productive, elle viole la Convention de Genève qui est entrée en vigueur après la seconde guerre mondiale, notamment pour protéger les populations civiles durant les guerres.

Soyons clairs, il ne s’agit pas ici de diaboliser les activités de SES. Ses satellites rendent de nombreux services à la population, à travers le monde. Télécommunications, Internet, télévision… autant de services très utiles sont rendus possibles grâce aux satellites de SES.

Mais les drones qui tuent des innocents sont également guidés par SES. Et jusqu’à présent, aucun représentant de l’Etat n’a posé la question du rôle joué par SES dans le guidage des drones militaires. Le poids économique du fleuron national empêcherait-il de se poser la moindre question éthique ?

Malheureusement, ce n’est pas la seule entreprise publique, ou entreprise dans laquelle l’Etat est financièrement impliqué, qui ne respecte pas les conventions internationales ou bien les accords climatiques de Paris. Le « fonds pour l’avenir » soutient même des entreprises qui font le commerce de bombes à fragmentation !

Les hauts fonctionnaires au service de l’Etat ont-ils oublié que ces entreprises doivent respecter les conventions internationales que le Luxembourg a signées ? Ont-ils oublié qu’ils ont, en plus de leur confortable salaire, un devoir de vigilance.

Il serait temps que l’Etat, la Chambre tout comme le gouvernement s’intéresse à ces questions et ne permettent plus que des entreprises publiques ou dans lesquels de l’argent public est investi, violent impunément les règlementations, les conventions, et les Droits de l’Homme.

Politique

29-Mai-2017 Par

Grève de la faim dans les prisons israéliennes

L’emprisonnement des palestiniens, utilisé depuis toujours par Israël comme stratégie globale pour briser la résistance de tout un peuple, est aujourd’hui projeté dans l’actualité par une grève de la faim de prisonniers qui dure maintenant depuis plus de 5 semaines: réponse non violente ultime à la violence ultime?

Grève de la faim dans les prisons israéliennes

1. Mise en perspective

L’emprisonnement des résistants a toujours constitué une pratique et un moyen stratégiques clés de la part des dictatures, des pouvoirs forts, des fascismes de toutes sortes: fermer la bouche à l’opposition, décourager la résistance, saper sinon détruire le «moral», la confiance en soi, l’espoir d’une vie meilleure, … des peuples opprimés, des résistants à la barbarie.


De la même manière et avec leurs spécificités, l’emprisonnement des Palestiniens et ses diverses formes constituent un élément politique clé de l’occupation israélienne et, plus largement, de leur stratégie d’épuration ethnique et d’accaparement d’un maximum de terres avec un minimum d’ « arabes » sur ces terres – cœur du projet sioniste sur la Palestine, du XIXe s. à aujourd’hui. Et lorsque ces prisonniers décident d’entrer en grève de la faim, comme l’ont fait les prisonniers politiques palestiniens, il y a 5 semaines déjà, à l’appel de Marwan Barghouti, et mettent gravement leur vie en danger, c’est d’abord pour obtenir de l’occupant israélien des conditions de détention « normales », conformes aux standards du Droit international en la matière. Et notre devoir est de les soutenir, de les encourager, d’inciter les instances nationales, européennes et internationales pour qu’elles fassent pression sur l’état d’Israël dans cette direction.

Il est donc opportun, certes, de pointer et de dénoncer les conditions d’arrestation et d’emprisonnement des Palestiniens dans les geôles israéliennes. Nombre d’organisations locales et internationales des Droits de l’homme ne cessent de le faire depuis des années : Addameer, en Palestine, B’tselem en Israël, Amnesty International dans le monde, pour n’en citer que quelques-unes.

C’est ce qui se passe pour l’instant un peu partout dans le monde, en accompagnement de cette grève de la faim menée par plus de 1.500 prisonniers politiques palestiniens depuis plus de 5 semaines: manifestations, grève de la faim d’une journée symbolique ce jeudi 25 mai dans de nombreuses villes du monde, grève de la faim de plusieurs jours par des militants, des personnalités politiques, culturelles, religieuses, académiques, des étudiants de divers campus… Nous pouvons, nous devons les soutenir, et, pourquoi pas, nous associer personnellement, comme groupe, comme parti, à cette grève.

Il n’en reste pas moins que ce combat à court et moyen termes doit être relayé par l’autre combat, à longue échéance : mettre un terme aux diverses formes d’emprisonnement pratiquées par l’État d’Israël, faire libérer tous les prisonniers politiques palestiniens et, last but not least, mettre fin à l’occupation, à la colonisation et au projet d’épuration ethnique qui sous-tend et justifie cette occupation et cette colonisation.

2. L’emprisonnement des Palestiniens, un fait permanent et de longue date

Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire de la Palestine moderne – début du mandat britannique -, l’emprisonnement des résistants palestiniens a fait partie des pratiques et de la politique des pouvoirs en place – comme dans les autres formes ou stades de colonialisme.

À ce jour, la situation est la suivante dans les prisons israéliennes (voir https://www.plateforme-palestine.org/Prisonniers):

• On compte, au mois d’avril 2017, 6 300 prisonniers palestiniens dont 61 femmes, 13 membres du Conseil législatif palestinien.
300 enfants (moins de 18 ans) sont également dans les prisons militaires israéliennes.
Entre 2015 et 2016, le nombre d’enfants détenus a triplé.
458 prisonniers purgent des sentences de prison à vie, et 459 des sentences de plus de 20 ans de prison.
• Selon le Club des Prisonniers Palestiniens, 1 700 prisonniers malades sont incarcérés dans les prisons israéliennes; 25 d’entre eux seraient dans un état critique et ne recevraient pas les traitements appropriés.
• Depuis 1967, 850 000 Palestiniens ont été emprisonnés par les autorités israéliennes. Presque toutes les familles palestiniennes ont des membres qui ont subi des peines d’emprisonnement.


Les principales augmentations du nombre de prisonniers sont liées à des événements ou périodes significatifs: libérations de prisonniers, la 2e intifada, les «guerres» contre Gaza, et, plus récemment, depuis 2014, les révoltes de jeunes et les répressions accrues dans le cadre de gouvernements d’extrême droite, marqués par le poids des colons …

3. Arrestations et emprisonnements «administratifs»

Outre les liens entre les diminutions ou augmentations de prisonniers et certains événements extérieurs, depuis la 2e intifada, il y a de manière permanente un «volant» de 4 à 5.000 Palestiniens dans les prisons israéliennes. Les dernières années se sont caractérisées à la fois par une reprise des « détentions administratives » et une augmentation d’arrestations et d’emprisonnements de jeunes de moins de 18 ans, dont beaucoup en détention « administratives ».

La détention « administrative » ?

« La détention administrative est une procédure qui permet à l’armée israélienne de détenir une personne pour une période de six mois maximum, renouvelable de manière indéfinie, sans inculpation ni procès. Le détenu administratif est emprisonné le plus souvent sur la base d’informations considérées comme « secrètes » par l’armée et qui ne sont donc accessibles ni au détenu ni à son avocat.

Les conditions pour un procès juste et équitable ne sont jamais réunies. En l’absence d’accès au dossier, réservé aux seuls procureurs et juges militaires, il est impossible au détenu ni à son avocat de contester efficacement leur placement en détention. Par ailleurs, la détention administrative s’accompagne souvent de mauvais traitements voire de tortures exercées à l’encontre du détenu lors de son arrestation, de son interrogatoire ou au cours de sa détention » (voir : http://plateforme-palestine.org/Detention-administrative-un-deni,3657).

Si les emprisonnements de résistants constituent déjà en tant que tels et en eux-mêmes une politique cherchant délibérément à mettre fin à la résistance, y compris non violente, des Palestiniens, les arrestations et détentions « administratives » d’hommes adultes, de femmes et de jeunes représentent le nœud de cette politique, dans la mesure où elle ajoute une dose maximale d’arbitraire à l’enfermement : la personne arrêtée ne sait pas à cause de quoi elle est arrêtée ; son emprisonnement de 6 mois peut être renouvelé indéfiniment sans cause précise et connue; absence d’avocat et le plus souvent absence de communication avec l’extérieur (la famille …). Tortures physiques ou morales pour obtenir on ne sait pas quoi … Tout est rassemblé pour isoler, démoraliser, décourager, faire plier. Et si, soudainement, l’un de ces prisonniers est libéré sans qu’il sache pourquoi, pourquoi maintenant, sans explication, à sa sortie de prison, il peut être repris et ré-emprisonné au 1er check point rencontré, ou les Israéliens ont organisé des scénarios destinés à faire suspecter ce « libéré » de trahison, de délation, de communication à l’occupant de données sensibles … Ce qui inflige au « libéré », à sa famille, à sa communauté, une souffrance morale supplémentaire qui peut lui être fatale.

4. Des formes de tortures sans cesse renouvelées

Les organisations de droits humains et les associations de défense des droits des prisonniers ont recensé plusieurs centaines de moyens de tortures utilisés contre les prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes pendant les interrogatoires (1).

Un rapport de l’ONU répertorie quelques 200 moyens de torture. L’organisation israélienne de défense des droits humains, B’Tselem, en recense quant à elle environ 105. Quel que soit leur nombre exact, tous ces rapports montrent l’importance des abus dont sont victimes les Palestiniens arrêtés.

Selon Fouad Khuffash, le directeur du Centre Ahrar d’étude des prisonniers et des droits humains, la torture peut être divisée en deux catégories : physique et psychologique. Pour certains, la torture psychologique est moins préjudiciable que la torture physique, mais les cicatrices mentales laissées par les deux sortes de torture peuvent être à l’origine de traumatismes durables.

Khuffash ajoute : « La torture dans les prisons israéliennes est systématique et commence avec l’arrestation du prisonnier, pas avec son interrogatoire. Elle est pratiquée selon des méthodes étudiées pour répondre au cas du détenu et à la nature de son dossier. Les officiers du renseignement se relayent, chacun jouant le rôle qui lui est assigné. »

Selon Fahd Abu Al-Hajj, le directeur du Centre Abu Jihad des Affaires des Prisonniers à l’Université de Jérusalem, 73 méthodes d’interrogatoire sont considérées comme « très populaires » dans les prisons israéliennes. Ces techniques témoignent de la barbarie et du manque de respect des principes de base des droits humains, a-t-il déclaré.

Il a ajouté : « La preuve en est qu’un grand nombre de prisonniers meurent pendant les interrogatoires, le dernier d’entre eux étant Raed Al-Jabari. »

Al-Hajj pense que l’usage de la torture par les services secrets israéliens est systématique et qu’aucun prisonnier dans aucune prison n’y échappe.

Selon lui, les prisonniers sont passés à tabac, douchés alternativement à l’eau brûlante et glacée, attachés pendant de longues heures, les mains menottées derrière le dos, à une fenêtre ou une porte ; on les fait aussi asseoir sur des chaises pour les battre avec des bâtons jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance ; ces bastonnades visent les endroits sensibles du corps provoquant des blessures qui mettront des années à guérir quand elles n’engendrent pas des maladies chroniques.

L’organisation israélienne des droits humains, B’Tselem, dit, dans son rapport, que 105 moyens de torture qui sont utilisés contre les détenus palestiniens, constituent de sévères violations des droits humains. Un comité des droits humains de l’ONU dit que la torture dans les prisons israéliennes « traverse la ligne rouge », et précise que les Israéliens ne reculent pas devant des méthodes aussi brutales que briser le dos des prisonniers, leur arracher les doigts et leur tordre les testicules.

Les Renseignements israéliens basent la torture des détenus sur de soi-disant instructions secrètes approuvées en 1987, après le déclenchement de la première Intifada. Ces directives les autorisent à appliquer une pression physique et psychologique « modérée » sur les prisonniers. Cela a servi de couverture légale à la torture pratiquée par les agents des services secrets israéliens.
Au cours des 10 dernières années, les méthodes d’interrogatoire ont évolué : de centrale, la torture physique est devenue l’auxiliaire de tortures psychologiques d’une violence telle qu’elles laissent des traces indélébiles.

Mohammed Kilani, qui a subi de nombreux interrogatoires, dit que ce qu’il a vécu de pire c’est d’être resté plus de deux mois à l’isolement, attaché à une chaise. Il dit aussi qu’il n’y a pas de moyen de tortures pratiqué dans quelque prison que ce soit dans le monde qui n’ait été soit conçu, soit utilisé par les autorités israéliennes à un moment donné. Selon les statistiques, environ 72 prisonniers sont morts sous la torture dans les prisons israéliennes depuis 1967, sur un total de plus de 200 prisonniers morts en prison. »

Le premier prisonnier mort sous la torture a été Yousef Al-Jabali le 4 janvier 1968 dans une prison de Naplouse. Beaucoup d’autres prisonniers sont morts depuis dans les mêmes circonstances, comme Qassem Abu Akar, Ibrahim Al-Rai, Abdul Samad Harizat, Attia Za’anin, Mustafa Akkawi et d’autres, jusqu’au dernier en date, Arafat Jaradat.

5. Le combat des prisonniers grévistes de la faim au cœur de la résistance palestinienne

Tout ce qui précède relève d’atteintes permanentes, récurrentes, sans signes d’améliorations, au droit international et aux standards internationaux concernant les arrestations, les emprisonnements et les conditions de détention de prisonniers politiques en situation de guerre ou de conflits armés.

Tout ce qui précède – et qui est loin d’être neuf, qui est largement documenté depuis des dizaines d’années – reste sans suite chez nos élus et dans les sphères politiques nationales, européennes et internationales.

Tout comme l’occupation – et ses formes de plus en plus pernicieuses – et la colonisation – et ses stratégies de plus en plus fallacieuses sinon grossières. Non. Rien n’y fait. Tout cela continue.



C’est pour ces raisons que, en 2005, s’inspirant des événements et processus survenus en Afrique du sud, 160 organisations et institutions palestiniennes ont fait appel « aux femmes et hommes de conscience » de par le monde en leur demandant de boycotter les produits israéliens et les entreprises complices de la colonisation et de l’occupation, et de faire pression sur les sphères politiques nationales, européennes et internationales pour qu’elles sanctionnent enfin l’État d’Israël aussi longtemps que celui-ci refusera de se conformer au Droit international. Pratique européenne courante vis-à-vis d’autres États bien moins coupables de telles violations, mais « non applicable » à Israël, parce que…, parce que… , parce que … Israël est l’exception !

Cet appel de 2005 a pris acte de tout ce qui précède, mais aussi de l’avis de la Cour internationale de Justice de la Haye en juillet 2004, condamnant le « mur » construit par Israël en bonne partie dans les Territoires palestiniens, et tout son système associé (barrages, colonies, routes de contournement réservées aux colons, etc.). Mais un an après cette condamnation, rien n’avait changé.

Aujourd’hui, avec cette xième grève de la faim, large et massive, nous entrons dans une étape nouvelle, grave et dangereuse.
Cette grève est massive, de par le nombre actuel de participants : plus de 1.500 ! Elle est large, de par la variété des factions et des groupes de la société palestinienne participant à la grève et à leur représentativité de la société palestinienne.

Cette grève est grave et dangereuse. Non seulement, la vie des prisonniers est chaque jour un peu plus mise en péril et leur avenir hypothéqué en cas de cessation du mouvement. Mais elle semble aussi vouloir constituer un va tout décisif dans la main de fer qui s’est amorcée entre les gouvernants israéliens et les prisonniers. Il est clair que le gouvernement israélien est prêt à aller loin, très loin, manipulé qu’il est par son extrême droite jusqu’auboutiste. Il est clair en même temps qu’Israël, particulièrement attentif, sinon « malade » de son image à l’étranger, doit éviter de passer une ligne « rouge » (laquelle), ce qui risquerait pour lui des dommages difficilement réparables – comme après la 3eguerre contre Gaza.

Mais il est tout aussi clair que, si peu ou prou d’ambassades de l’étranger réagissent jusqu’ici, si l’UE reste muette, le mouvement de solidarité qui s’est amorcé dans les sociétés civiles de par le monde est en train de se multiplier, de s’élargir, de se diversifier. Si, d’un côté, la détermination des prisonniers et de leurs leaders n’a pas faibli jusque maintenant, après 5 semaines, la détermination des sociétés civiles est loin d’avoir atteint son apogée et pourrait, à moyen terme, amener les politiques à enfin se mouiller.

En même temps, la colère monte en Palestine (Cisjordanie et Gaza) face au silence l’Autorité Palestinienne quant à cette grève, devant diverses instances où sa parole aurait pu au moins informer, sinon interpeller … . La colère monte en Palestine parce que l’Autorité palestinienne, au lieu de soutenir sa société civile en ébullition et en rébellion, la réprime et … l’emprisonne, montrant de la sorte son alliance objective avec l’occupant. C’est aujourd’hui ou demain, plus qu’en 2014 et 2015 avec la « révolte des couteaux », qu’une 3e intifada pourrait bien naître – en tous cas trouver un terrain favorable.

Car d’autres étapes d’un large processus de protestation sont encore nécessaires avant qu’un tel « terrain » ne soit mûr. L’un de ceux-ci est le niveau de revendications des prisonniers en grève de la faim : au stade présent, ils revendiquent seulement ce qui relève de leurs droits humanitaires les plus élémentaires en tant que prisonniers. Dans une 2e phase, puis une 3e, il n’est pas impossible qu’ils élèvent et élargissent de manière tout à fait légitime leurs niveaux de revendication : vers la fin des arrestations administratives, vers la libération de tous les prisonniers politiques, et finalement vers la fin de l’occupation et de la colonisation ou des négociations au finish. C’est l’interaction entre la persévérance des grévistes, l’élargissement du mouvement de solidarité, l’émoi possible au sein des instances politiques de divers niveaux, qui pourrait contribuer à faire mûrir ce terrain.


À nous de montrer notre solidarité réelle et profonde dans les prochaines semaines.

(1) Nous reprenons ici une description détaillée réalisée par le Middle East Monitor : https://www.middleeastmonitor.com/news/middle-east/14957-torture-in-is… -Traduction : Info-Palestine.eu – Dominique Muselet, http://www.info-palestine.eu/spip.php?article15020

Politique

29-Mai-2017 Par

Élections britanniques: les jeux ne sont pas encore faits

Le 18 avril, Theresa May a annoncé la tenue d’élections anticipées, qui auront donc lieu le 8 juin. Ce n’était guère une surprise, c’était une décision logique pour elle.

Élections britanniques: les jeux ne sont pas encore faits

Une fois déclenché l’Article 50, donnant préavis que le Royaume Uni allait quitter l’Union européenne d’ici deux ans, May doit s’attendre à des négociations difficiles avec l’UE. Or, elle ne dispose que d’une une courte majorité à la Chambre des communes et à chaque étape du processus jusque-ici elle a dû compter avec les dissidents dans son propre parti, ainsi qu’avec les partis d’opposition: travaillistes, libéral-démocrates et SNP. Sans parler de cette institution d’un autre âge, la Chambre des pairs non élue. Le but de l’opération est donc de lui donner une majorité plus solide et surtout de renforcer sa propre autorité.

Puisque c’est le Brexit qui a provoqué les élections, on pourrait penser que ce sera le thème principal de la campagne. Pas tout à fait. Seulement au sens que May se présente comme la meilleure garante de la défense des intérêts britanniques et demandé d’être adoubée par le suffrage universel. Pas au sens d’un débat sur le contenu des négociations. La position globale de May est claire: quitter le marché unique et l’union douanière, négocier le meilleur accord de libre-échange possible, reprendre le contrôle du flux migratoire et sortir de la juridiction de la Cour de justice de l’UE. Au-delà de ces grandes lignes, elle n’a pas l’intention de discuter de sa stratégie de négociation, ni avec le Parlement, ni avec l’électorat.

Le premier test de Corbyn

En face de May, Jeremy Corbyn, leader du parti travailliste, élu deux fois en 2015 et 2016 par les membres et sympathisants de son parti contre l’appareil et la majorité de députés, affronte son premier grand test électoral. Sur le Brexit, Corbyn fait le minimum: il reconnaît la légitimité du vote du 23 juin, il demande un Brexit dans l’intérêt des classes populaires et le maximum d’accès au marché unique. Sur ce dernier point, sa position est assez proche de celle de Theresa May.

Le Parti libéral-démocrate se présente comme celui qui s’oppose clairement au Brexit et appelle à un deuxième référendum. Par conviction, sans doute, mais aussi par calcul électoral, dans l’espoir de prendre aux conservateurs des circonscriptions, surtout dans le Sud-Est, ayant voté Remain (1) et ainsi se remettre de sa déroute aux élections de 2015, où les LibDems ont payé leur coalition avec les conservateurs en tombant de 57 sièges à 8. Ils avaient connu un premier succès dans une élection partielle en octobre 2016 à Richmond, banlieue cossue de Londres, dans la «ceinture des banquiers», qu’ils ont repris aux conservateurs. Mais le déroulement de la campagne législative et les sondages semble indiquer que ce n’était qu’un feu de paille et que leur calcul est faux.
Beaucoup d’observateurs en Europe sont restés avec le résultat du 23 juin: 52-48, une majorité claire mais guère massive. Il y a eu quand même de nombreux indices d’un renforcement du sentiment pro-Brexit et récemment le Financial Times a commandé une enquête qui apporte quelques éclaircissements. Selon cette enquête 45% des 52% restent solidement pro Brexit. Mais 23% des 48% soutiennent maintenant le Brexit. Pour plusieurs raisons; certains avait voté contre par peur des conséquences et sont maintenant rassurés, d’autres considèrent que la décision a été prise et qu’il faut maintenant l’unité nationale pour négocier le meilleur accord possible. Leur attitude est bien résumée par un électeur dans une enquête du Guardian du 18 mai: «Le NHS [service de santé], l’éducation, le logement et ainsi de suite sont tous des points secondaires par rapport à ce qui est fondamentalement une crise nationale». Ces ex-Remainers ont été baptisés Re-Leavers. Nous ne sommes donc plus à 52% mais à 68%. En face il y a 22% de Hard Remainers et 10% de sans avis. Pour les LibDems les perspectives semblent donc assez sombres. Avec leur ligne ils peuvent gagner quelques sièges, surtout dans le Sud-Est, mais ils peuvent aussi perdre dans leur ancien bastion du Sud-Ouest, région qui a largement soutenu le Brexit.

Une partie jouée d’avance ?

Au début de la campagne électorale tous les commentateurs, appuyés par les sondages, prévoyaient une victoire, voire un raz-de-marée, des conservateurs. Les élections locales qui ont eu lieu le 4 mai semblaient confirmer ce pronostic. Une grande victoire des conservateurs, une grosse défaite des travaillistes. Et en plus une déroute pour l’UKIP, dont les électeurs sont passés en masse chez les conservateurs. Pour l’UKIP le seul espoir aurait été que May se montre faible et vacillante face à l’UE, prônant un «soft Brexit»: ce n’est pas le cas.

L’ombre du Brexit plane sur le scrutin, sans qu’on en parle des détails. May n’en a ni envie ni besoin, ses positions sont connues, elle campe dessus. Corbyn n’en a pas envie car il ne veut pas rallumer les divisions dans son parti, où l’aile droite est fortement pro-UE. Donc May se présente pomme le meilleur défenseur de la patrie et Corbyn a du mal à la concurrencer sur ce terrain-là. La campagne se déplace vers des questions sociales et économiques. Un gros titre du Guardian le résume «Travaillistes et conservateurs courtisent l’électorat populaire avec des politiques neuves».
Sur ce terrain, Corbyn se montre plus fort que les experts avaient prévu. On assiste même au cours de ses déplacements à des foules enthousiastes qui rappellent celles de ses deux campagnes pour le leadership du parti. Et ce n’est pas surprenant. La politique que défend Corbyn est populaire: nationalisation du rail,de l’énergie, de l’eau, de la Poste; augmentation de l’imposition sur les riches et les sociétés (de 21% à 26%) suppression des frais de scolarité pour les étudiants et réintroduction des bourses; gel de l’âge de la retraite à 66 ans; construction de 100,000 logements sociaux par an; augmentation des dépenses pour la santé et l’éducation; une politique industrielle, basée sur l’intervention de l’État, avec une banque nationale d’investissement. Tous ces points rencontrent un soutien majoritaire dans l’opinion. Le Parti travailliste accepte aussi que le Brexit signifie la fin de la liberté de circulation; et il propose un ensemble de mesures sur la sécurité et la défense qui inclut l’appartenance à l’OTAN et le maintien des sous-marins nucléaires armés des missiles Trident. Ces derniers points représentent le point de vue majoritaire dans la direction du parti. Corbyn les a contrebalancés dans un discours du 26 mai, nettement anti-guerre, où il a expliqué qu’il n’y a pas de réponse purement sécuritaire aux menaces terroristes et qu’il faut une autre politique étrangère. Et on ressort aujourd’hui une déclaration de lui au moment de la guerre d’Irak en 2003, qui n’a rien perdu de sa pertinence: «Des milliers de morts de plus en Irak ne vont pas résoudre les choses. Cela va déclencher une spirale de conflits, de haine, de misère, de désespoir, qui alimentera les guerres, les conflits, le terrorisme, la dépression et la misère de générations futures».

May et le «social-conservatisme social»

May aussi s’adresse à l’électorat populaire. Elle vise les électeurs travaillistes qui soutiennent le Brexit et les circonscriptions du Centre et du Nord où ils sont concentrés, des terres qui étaient sans espoir pour les conservateurs pendant longtemps. Elle a choisi de présenter le manifeste de son parti non pas à Londres mais à Halifax, ville industrielle du Nord. Elle sait que le Brexit ne suffit pas, qu’il faut une politique économique et sociale. D’ailleurs, cela correspond à ses propres idées. Dans la partie du manifeste titrée «Nos principes» on peut lire: «Nous ne croyons pas aux marchés libres sans entraves. Nous rejetons le culte d’individualisme égoïste, Nous détestons les divisions sociales, les injustices, les inégalités. Nous considérons les dogmes rigides et l’idéologie comme non seulement pas nécessaires mais dangereux». Passe sur le fait qu’elle aussi a son idéologie, avec son coté dogmatique. Ce qu’elle veut faire, c’est affirmer qu’elle n’est ni Thatcher ni Cameron. Elle croit à l’action du gouvernent et de l’État dans les sphères de l’économie et du social. Il y a une crise du logement au Royaume-Uni. May propose un programme de construction de logements sociaux. Après 10-15 ans ces logements seront mis à vente, avec priorité donnée à leurs locataires, et les recettes serviront à construire davantage de logements. A comparer avec Thatcher, qui a obligé les communes à vendre les logements sociaux aux locataires en leur interdisant d’utiliser les recettes pour construire de nouveaux logements, semant ainsi les graines de la crise actuelle. May propose aussi de contrôler les prix de l’énergie – une idée qui a été dénoncé comme extrémiste et archaïque quand l’ancien dirigeant travailliste Ed Miliband l’avait avancée. Elle propose d’étendre les droits des salariés, éventuellement avec représentation aux conseils d’administration des entreprises; elle veut réglementer les OPA de firmes étrangères sur les sociétés britanniques; elle propose une réglementation des emplois précaires et des faux travailleurs indépendants. Et puis elle a aussi sa stratégie industrielle. Un débat entre John McDonnell, artisan de la politique industrielle travailliste et Margaret Thatcher aurait été un dialogue de sourds, marché libre contre interventionnisme d’État. Un débat entre McDonnell et May serait plutôt quelle intervention de l’État? Bien sûr, Theresa May reste une femme politique de droite et sur d’autres questions, notamment l’ouverture des secteurs de la santé et de l’éducation aux capitaux privés et la réduction de l’État social elle poursuit les politiques de Cameron. Mais elle croit aussi que le conservatisme doit avoir un volet social qui renforce la cohésion national. Là-dessus elle est en conflit larvé avec des secteurs de son propre parti.

May, à la différence de Cameron, ne craint pas de faire payer sa propre base politique. C’est un jeu à risque. Ainsi, le manifeste conservateur proposait de modifier radicalement la limite à laquelle les personnes âgées doivent payer pour leurs soins, ne leur laissant que £100.000. Conçu apparemment avec l’intention de faire payer les plus riches, ce propos a été compris, à tort ou à raison, comme une attaque en règle contre les retraités. Face à une avalanche d’opposition, même dans son propre parti, May a dû abandonner l’idée. Faire cela en pleine campagne électorale, c’est rare, et cela a entamé son image de dirigeante «forte et stable» – un des slogans de sa campagne.

May utilise aussi son manifeste pour avoir un mandat face à l’UE. Donc il est écrit noir sur blanc, «nous ne ferons plus partie du marché unique ou de l’union douanière» et que, tout en cherchant un accord acceptable, «nous continuons à croire que pas d’accord vaut mieux qu’un mauvais accord». De manière générale la sortie de l’UE est présentée non simplement comme un défi difficile à relever mais comme une étape nécessaire vers un pays plus prospère et plus juste. Les détails sont laissés aux négociateurs. Mais le message centrale est répété: «chaque voix pour moi et mon équipé me renforcera dans ces négociations autour de Brexit».

May a-t-elle réussi son coup?

Alors, est-ce qu’elle va avoir son mandat? Probablement. La seule chose qui pourrait l’empêcher serait une victoire travailliste. Le parti de Corbyn a commencé la campagne électorale avec des sondages à 25-26%. Petit à petit, il est monté à entre 32 et 34%. S’il fait 35%, même plus, ce sera déjà une victoire pour lui, comparé au 30% de Miliband en 2016. Pour le moins cela renforcerait sa position dans son parti. Mais est-ce qu’il pourrait vraiment gagner? Le système électoral britannique, uninominal à un seul tour, est pernicieux. Corbyn peut remonter dans ses bastions alors que les conservateurs remportent les circonscriptions marginales. Mais l’idée d’une défaite de May et d’une victoire des travaillistes est maintenant considérée comme une possibilité, bien qu’improbable. Il y a quelques indications intéressantes. Un sondage montre que le parti travailliste est majoritaire parmi les moins de 40 ans. Et un autre vient de donner les conservateurs à 43% et les travaillistes à 38%. Autre élément à prendre en compte, ces dernières semaines trois millions de personnes se sont inscrites sur les listes électorales, dont environ un million a moins de 34 ans, notamment des étudiants, parmi lesquels les travaillistes font 55%. Donc il peut y avoir un apport de voix pour les travaillistes. On ne peut donc pas totalement exclure une victoire travailliste, qui constituera, vu son programme, un vrai tremblement de terre. D’un autre côté pourtant, les orphelins de l’UKIP iront beaucoup plus vers le conservateurs que vers les travaillistes et les conservateurs ont fait des percées, on l’a vu dans les élections locales, parmi les couches populaires.

Tout dépend de ce qui est la motivation centrale des électeurs. Si c’est le programme économique et social, beaucoup d’électeurs peuvent être attirés par le programme travailliste. Malgré les efforts «sociaux» de May, le projet de Corbyn est plus large, plus cohérent. Si c’est le Brexit qui domine, May est dans une position plus forte. Et puis il y a l’attentat de Manchester. Est-ce que les gens seront plus convaincus par la démarche sécuritaire de May ou par l’approche de Corbyn?

Ces dernières années, les campagnes électorales au Royaume-Uni n’ont pas été passionnantes, exception faite de celles en Écosse et des deux référendums de 2014 et 2016. Mais la campagne qui se déroule en ce moment, à moins de deux semaines du scrutin, peut nous réserver quelques surprises.

NOTE
(1) On se rappelle que 23 juin 2016 on demandait aux électeurs de choisir entre «leave» (partir) ou «remain» (rester). On parlait donc de Leavers et Remainers et maintenant on ajoute les Re-Leavers et Hard Remainers (voir plus loin).

 

 


Il n’y a pas que l’Angleterre

 

L’Angleterre est de loin la composante la plus importante du Royaume-Uni. Mais il y a aussi l’Écosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord. Au Pays de Galles le combat est comme en Angleterre, entre travaillistes et conservateurs, avec aussi le parti indépendantiste Plaid Cymru. Les conservateurs avaient commencé la campagne avec dix points d’avance sur les travaillistes. Aujourd’hui la situation est inversée: les travaillistes sont en tête (44%-34%). Plaid Cymru suit avec 9%.

En Irlande du Nord toutes les élections opposent les partisans de l’Union avec la Grande-Bretagne à ceux de l’unité irlandaise. C’est encore le cas aujourd’hui, mais avec la complication que, dans la perspective du Brexit, tout le monde souhaite que la frontière avec la République d’Irlande reste ouverte, une position partagée aussi par Londres et Dublin. La spéculation sur l’unification d’Irlande comme conséquence du Brexit est largement prématurée. Les obstacles du côté de la population protestante restent considérables.

Mais c’est en Écosse que le Brexit joue le rôle le plus important dans la campagne. On se rappelle que le Parti travailliste, longtemps hégémonique en Écosse, a subi une déroute aux mains du SNP (indépendantiste, au pouvoir à Edimbourg) aux élections législatives britanniques en 2015 et encore à celles pour le Parlement écossais en 2016. C’était prévisible depuis le référendum sur l’indépendance en 2014. Ce que l’était moins, c’était la renaissance du Parti conservateur, réduit à une force marginale en Écosse sous Thatcher. Même aujourd’hui les gens aiment dire qu’il y a plus de pandas en Écosse que de députés conservateurs (il y a deux pandas au zoo d’Édimbourg et un seul député conservateur). Mais c’est fini la rigolade: ce parti renaît de ses cendres. On l’a vu aux élections pour le Parlement écossais en 2016 où il a fait jeu égal avec les travaillistes à 22%, avec le SNP à 46%. Avec le déclin du Parti travailliste les conservateurs ont pu se présenter comme le parti de l’Union. Donc, alors qu’une grande partie de l’électorat travailliste est passé au SNP, la composante unioniste a en partie trouvé refuge chez les conservateurs. En plus, les conservateurs ont pu attirer une partie de l’électorat du SNP qui vote pour ce parti parce qu’il gouverne bien, sans être pour l’indépendance. Aux élections locales le 4 mai, le SNP a fait 32% de premières préférences (il y a un système de vote transférable avec plusieurs tours), les conservateurs 25%, les travaillistes 20%. Pour les élections du 8 juin les sondages donnent le SNP à 40%, les conservateurs à 28%, les travaillistes à 18%. Le SNP est donc toujours dominant, mais il n’est plus, comme en 2015, à plus de 50%.

Dans cette situation le SNP est tenté par une fuite en avant vers un nouveau référendum. Cela semble un pari hasardeux, surtout quand le SNP le lie à la question de l’Union européenne. Tout le monde sait que l’Écosse a voté à 62% contre le Brexit, après avoir voté à 55% en 2014 contre l’indépendance. Mais les deux référendums étaient distincts. Ceux qui ont voté pour l’UE ne sont pas forcément pour l’indépendance, même pour pouvoir rester dans l’UE. Et ceux qui ont voté pour l’indépendance en 2014 n’étaient pas tous pro-UE. Le 23 juin un million d’écossais a voté pour sortir de l’UE, 1,66 million pour rester. On estime que sur le million qui a voté pour le Brexit, 400,000 avaient voté pour l’indépendance, donc environ 25% du total de 2014. Et dans un sondage récent 25% des Écossais se prononcent pour la sortie de l’UE et 42% pour réduire les pouvoirs de Bruxelles et renforcer ceux des parlements nationaux. Il faut supposer que le 23 juin une partie des 42%, confronté à un choix binaire pour ou contre l’UE, a voté contre.

Il semble évident qu’avec 25% contre l’UE et 42% fortement critiques, il ne serait pas raisonnable de faire un référendum lié à la question européenne, au risque d’un deuxième échec. Par ailleurs les sondages indiquent que la majorité d’écossais ne veut pas d’un nouveau referendum maintenant. La direction du SNP semble pourtant tenir à son idée. En déclarant qu’elle n’acceptera pas un référendum avant le Brexit, Theresa May rend peut-être involontairement service à la cause de l’indépendance écossaise.