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13-01-2017 Par

Le luxembourgeois comme langue d’inclusion

Frank Jost, tu t’es à diverses reprises exprimé sur le traitement de la langue luxembourgeoise par la classe politique luxembourgeoise et tu milites pour une politique linguistique. Essayons de faire le tour des questions qui se posent et qui seront traitées maintenant à la Chambre, suite au deux pétitions qui ont fait l’actualité en automne. Interview.

Le luxembourgeois comme langue d’inclusion

Frank Jost, tu t’es à diverses reprises exprimé sur le traitement de la langue luxembourgeoise par la classe politique luxembourgeoise et tu milites pour une politique linguistique. Essayons de faire le tour des questions qui se posent et qui seront traitées maintenant à la Chambre, suite au deux pétitions qui ont fait l’actualité en automne. Interview.

Est-ce que le luxembourgeois peut servir de langue d’inclusion dans l’école fondamentale ?

Il y a deux dizaines d’années, j’avais des discussions avec des enseignants de l’école du Brill à Esch-sur-Alzette. Dans cette école une grande majorité d’enfants est issue de l’immigration surtout lusitanienne. On lui connaissait déjà une massification exceptionnelle pour une école primaire, environ 800 élèves. Le sentiment de ces enseignants était que les choses deviendraient vraiment critiques dès le moment ou la «langue de la cour de récréation» allait chavirer du luxembourgeois au portugais. Vingt ans après, la langue de la cour de récréation reste le luxembourgeois, ou disons un luxembourgeois assorti d’ingrédients «babéliens». C’est que, malgré la forte dominance d’enfants non-luxembourgeois, le luxembourgeois reste la langue du «dénominateur commun». Le luxembourgeois fait donc figure de langue d’inclusion dans le fondamental.

Est-ce que le luxembourgeois peut servir de langue d’alphabétisation dans l’enseignement fondamental?

Oui, et c’est déjà largement le cas pour l’heure. Il est cependant urgent de reconsidérer la pratique de l’enseignement de l’allemand (comme langue maternelle supposée ou présumée), qui dépasse beaucoup d’écoliers et conduit à des redoublements, souvent dans le cycle 3 . Une autre question est celle de la maîtrise nécessaire de leur langue maternelle des très jeunes enfants. Cette maîtrise est indispensable pour le développement de l’enfant, ce qui ne signifie pas que toutes ces langues maternelles de notre société multiculturelle puissent être enseignées à l’école fondamentale. D’ailleurs, il existe un réel problème de capacités de locution insuffisantes chez beaucoup d’enfants entrant au cycle 1. Il est d’origine sociétal ou social. Bien sûr que les enfants dont les deux parents ne parlent pas le luxembourgeois peuvent difficilement le parler en entrant à la «Spillschoul», d’autant plus que le précoce est sous-développé et partiel. C’est là qu’ils l’apprendront. Mais l’expression dans leur propre langue maternelle, qu’elle soit portugaise ou luxembourgeoise ou autre, est souvent sous-développée, ce qui est inquiétant.

Est-ce que le luxembourgeois peut servir de langue d’inclusion dans toutes les strates de la population?

Certainement pas. Les travailleurs immigrés adultes peu qualifiés, n’ayant pas eu accès à une langue germanique avant leur immigration, ne peuvent que très difficilement s’approprier des connaissances approfondies du luxembourgeois et n’accèdent pas à la locution. Il en va de même de la majorité des frontaliers francophones et des travailleurs intellectuels qui ne passent qu’une période assez brève dans le pays (p.ex. enseignants et chercheurs de l’université). Pour les travailleurs frontaliers, des cours appropriés peuvent conduire à des connaissances partielles suffisantes pour l’exercice de leur métier. C’est déjà le cas du personnel médical lorrain opérant dans les hôpitaux. Il faut noter aussi que le luxembourgeois, imposé à mauvais escient – là où il ne devrait pas l’être – peut servir de langue d’exclusion, ce qu’il faut empêcher à tout prix. Nous ne devons pas céder à la mauvaise volonté de ceux qui commandent leur croissant (sic) et exigent qu’on le leur serve en luxembourgeois.

Est-ce que le luxembourgeois est une langue montante ou en péril?

Les deux. Le nombre de locuteurs – facteur évidemment de poids pour déterminer les chances de survie d’une langue – qui est en forte progression milite pour sa survie. A l’inverse, l’influence des médias allemands conduit à un appauvrissement déplorable de la substance du luxembourgeois (vocabulaire, cas, sexe,…). Les jeunes Luxembourgeois «de souche» parlent souvent «däitsch op lëtzebuergesch». Ce n’est pas réactionnaire de militer pour la préservation d’une langue. Chaque année, sur les quelque 7000 langues existant sur terre, des dizaines disparaissent. C’est indéniablement une perte culturelle. Nous luttons aussi pour la biodiversité, n’est-ce-pas?  Cela ne veut pas dire qu’il faut suivre les «Volkstümler» qui exigent de parler notre langue, comme le faisaient les paysans de l’Oesling au 19e siècle. Il faut aussi considérer que chaque langue a besoin de se nourrir de mots nouveaux provenant souvent de langues voisines. Une langue qui se raidit va mourir.

Est-ce que le luxembourgeois a suffisamment de substance pour servir de langue administrative et judiciaire?

On s’imagine difficilement un remplacement de l’ensemble du langage et des textes législatifs, réglementaires et judiciaires français en luxembourgeois. Notons cependant que depuis longtemps et plus fortement depuis quelques décennies le luxembourgeois est présent dans les sphères législatives et judiciaires: débats parlementaires en luxembourgeois, débats en luxembourgeois dans les procès, code de la route populaire… en allemand et en portugais. Certaines revendications de la pétition récente pour le luxembourgeois comme langue administrative sont cependant à considérer: communication ou résumé d’un jugement civil ou pénal en luxembourgeois, le texte français faisant foi, résumé des textes de loi concernant la vie quotidienne en luxembourgeois,…

Il faudrait s’occuper d’une façon plus scientifique et plus professionnelle de l’évolution de la langue luxembourgeoise, car on peut influencer l’évolution d’une langue et la faire grandir. Le grand problème est à mon avis l’absence de politique linguistique au Luxembourg. Ce flou est d’ailleurs une des raisons pour l’essor des réactions identitaires et parfois fascisantes autour de la question de la langue. La gauche n’a pas de positions politiques non plus et laisse l’initiative à l’extrême droite. Évacuer le problème en ne parlant que du retour du nationalisme en Europe n’est pas une solution, mais un faux-semblant de position politique. La question linguistique demande une orientation politique spécifique à cette question.

Un aspect d’une telle politique linguistique concerne la valeur intrinsèque de la langue luxembourgeoise et les moyens d’augmenter sa valeur. Les «shit stormers» qu’on a pu lire sur le net en automne ne savent pas l’écrire. Est-ce que les enseignants apprennent à l’écrire correctement à l’Uni-Luxembourg?

Est-ce-que, dans l’enseignement, on peut inverser le poids traditionnel des différentes langues enseignées?

Il faut une mise en question des priorités actuelles en faveur du luxembourgeois et en défaveur de l’allemand. Le multilinguisme devrait rester intouchable, mais il faudrait redéfinir le poids respectif des différentes langues concernées. L’enseignement du français doit être réformé dans les différents ordres scolaires. Il est inadmissible que les jeunes qui ont suivi 11 ou 12 ans de français à l’école, n’osent pas le parler, ne savent pas l’écrire correctement et semblent même en partie développer une véritable haine du français. Cela nous ramène aux fluctuations germanophiles et francophiles tout au long de l’histoire de  la société luxembourgeoise au long de ces dernières 200 années. Il y a eu bien des retournements qui sont à peine analysés… mais cela dépasse le cadre de la question.

Il faut repenser l’enseignement de langues supplémentaires (au choix) dans l’enseignement secondaire. C’est déjà le cas exceptionnellement pour le chinois. Il faudrait aussi penser au portugais, qui est une langue mondiale, ne l’oublions pas. Il est parfaitement possible de repenser cela indépendamment de la valorisation du luxembourgeois.

La valorisation du luxembourgeois, n’est-ce pas une obsession chez toi qui te rapproche des populistes?

J’ai déjà partiellement répondu plus haut. Si on laisse le luxembourgeois être dévoré lentement par l’allemand, on assiste sans réaction à une perte de substance culturelle qui est déplorable. En plus de cela on rend impossible l’emploi plus systématique du luxembourgeois dans la vie publique, scolaire, administrative, puisqu’il sera trop appauvri pour servir. En disant cela, je ne suis pas du côté des populistes, mais en contradiction avec eux, puisqu’ils ne sont pas intéressés à le cultiver. Il ne faut pas croire que les organisateurs des Oktoberfeste soient intéressés à la préservation et au développement de notre langue comme objet de valeur culturel. Ils veulent s’en servir à des fins d’exclusion, alors que je pense qu’il faut le cultiver pour qu’il puisse servir à des fins d’inclusion. Nous assistons à un retour du pendule de la germanophilie, alors que l’effet des désastres du 3e Reich sur la mentalité des Luxembourgeois s’estompe. En règle générale, les périodes d’identification avec l’Allemagne étaient aussi les plus réactionnaires au Luxembourg. Je précise que mon propos ne doit nullement être compris comme mépris de la culture allemande, surtout pas de la langue allemande que je maîtrise mieux que le français.

Mais tu t’élèves contre l’interpénétration de l’allemand et du luxembourgeois, tu veux un luxembourgeois pur?

Non, un «luxembourgeois pur» pourrait signifier une langue qui se raidit, devient impénétrable, ne s’enrichit plus, devient muséale et donc moribonde. Le luxembourgeois doit donc obligatoirement recevoir des mots nouveaux provenant d’autres langues et aussi de l’allemand. Ce n’est pas une raison de remplacer des mots, prononciations, formes verbales, genres luxembourgeois par de l’allemand. Je ne suis pas linguiste, je dois donc rester modeste, mais observateur. On nous impose depuis quelques années un «y» prononcé «ü», comme en allemand: «Dem Müriam sei Josü geet op d’Olümpiad». C’est d’un ridicule qui tue! Le «j» doit être prononcé «i», comme on le faisait déjà à Luxembourg-Ville sous l’influence de la garnison prussienne: «De Iang an d’Iosephine» ne sont pas encore de mode mais déjà «Iapan» et «Ieer». Le participe passé, comme «genaat», «gebutt» est remplacé par la formulation allemande; «geschwaat» survit encore, mais sera bientôt «geschwetzt». Le «Freedefeier» devient «Feierwierk», qui attirera bientôt d’«Feierwier», anciennement d’«Pompjeen». La liste est longue, surtout aussi celle du remplacement des mots luxembourgeois par leurs synonymes allemands. Faire un effort de préservation, parce que l’allemand est plus fort que le luxembourgeois et a tendance à s’imposer ne signifie pas automatiquement raidir le luxembourgeois.

 

 

 

 

 

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